Derrière le béton, il y a...

Publié le 03.02.2026

A découvrir au Théâtre du Loup du 10 au 22 février, la première création de la nouvelle direction tricéphale du Loup. Avec notamment Jérôme Richer, co-écriture et mise en scène, Julie Gilbert co-écriture, et Jean-Louis Johannides, jeu.

Laisse Béton (merci Renaud) n’est pas un hommage à une étoile de la chanson française, mais un spectacle autour d’un fait divers genevois.

En 2022, deux véhicules sont incendiés sur le site d’une multinationale suisse. Une année plus tard, l’arrestation d’un jeune militant déclenche une mobilisation populaire.

Bien moins médiatisée que la ZAD de la colline de Mormont (2020-2021), cette histoire est le point de départ d’un spectacle de théâtre documenté à défaut d’être a proprement parlé documentaire. C'est aussi une création très attendue de part et d'autre de l'Arve.

Jérôme Richer s’est déjà emparé de thématiques sociales complexes, avec notamment, en 2022, un spectacle autour d’une grève de femmes de ménage, à Genève. Il prend aujourd’hui le pouls d’un monde dans lequel la conscience écologique des uns se fracasse contre la logique économique et le droit des affaires des autres. 

Rencontre



Comment parler au théâtre d’un monde qui va mal?

Jérôme Richer: Nous ne parlons pas frontalement de cela dans le spectacle, mais, globalement, oui, nous allons droit dans le mur ou disons que les raisons d’espérer ne sont pas si nombreuses.

Des multinationales commettent des ravages sur la planète - environnementaux, sociaux - au nom de la croissance, du progrès. Et celles et ceux qui s’opposent à leurs actions, avec des moyens parfois dérisoires, parfois répréhensibles, s’exposent à une réponse de plus en plus punitive de la part des autorités.

Ma formation de base, c’est le droit - la question de la justice, l’égalité, l’équité. Les rapports de force profondément inégalitaires qui prévalent dans un évènement comme l’affaire «Jérémy» que nous racontons me questionnent énormément.

Au départ, c’est parce que je ne savais pas quoi faire de tout ça que je me suis dit : il faut en faire un spectacle.

En Suisse romande, l’installations d’une ZAD sur la colline de Mormont, près d’Eclépens a eu un fort impact dans les médias et dans la population. Vous avez choisi de rattacher votre création à une autre action militante ponctuelle, celle d’une personne agissant seule. Pourquoi?

Déjà, on ne sait pas si Jérémy a commis l’acte dont il est accusé. Ni si une personne seule a agi ou un petit groupe. Mais si j’ai choisi cet évènement, c’est justement parce que c’est une histoire moins spectaculaire que le Mormont.

De même, dans mon spectacle de 2022 (Malgré qu’on me traite comme de la merde), je suis quand même gentille, je ne partais pas d’une grève qui aurait duré plusieurs mois, mais d’une grève de quinze jours.

Une petite grève en quelque sorte, mais exemplaire par ce qu’elle disait de nous. C’est important pour moi de mettre en scène des histoires qui ont des potentiels d’écho avec nos vies.

Dans celle de Jérémy, c’est pas juste question d’une jeunesse en partie sacrifiée, qu’on écoute pas. Mais aussi de leurs parents, de moi en somme, de ce qu’on fait, ce qu’on ne fait pas, de comment on écoute cette jeunesse chez laquelle il y a beaucoup de dépression, de mal-être.

L’élan d’engagement autour du climat qui été très fort jusqu’en 2020, a été sapé de plein fouet. 


Pourquoi?

Désormais, les activistes du climat sont davantage criminalisés dans toute l’Europe. Cela correspond à l’invention lexicale de “éco-terrorisme” - le choix de cette appelation enferme dans une vision du monde.


Est-ce la dimension d’activiste solitaire de votre personnage de Jérémy, qui vous a motivé?

Non, d’autant plus que Jérémy est le grand absent de la pièce. C’est aussi un prénom d’emprunt. Très tôt, nous nous sommes dit avec mes camarades à l’écriture que ce serait une figure que l’on ne verrait jamais. Chacun, chacune, dans la salle peut imaginer son propre Jérémy.

C’est un réservoir à fiction. Tout comme la multinationale, qu’on ne voit jamais. Une entreprise, c’est une fiction juridique: une personne morale qui n’est jamais là! Les spectateurices ne verront donc que des employés.

Pour revenir à Jérémy, ce qui m’a principalement intéressé, c’est la mobilisation autour de son cas.



Vous partez cependant d‘un fait divers réel. Suivez-vous la logique d’un théâtre documentaire?

Je distingue théâtre documentaire et théâtre documenté. Dans la préparation de ce spectacle, nous avons rencontrés beaucoup de militant·es, de protagonistes de cette affaire, y compris Jérémy et ses parents. Pour autant, nous sommes clairement dans le domaine de la fiction.

Nous avons inventé deux personnages - un subalterne et un supérieur de la multinationale. Ils traversent la pièce. Ils incarnent des individus convaincus de faire le bien, d’amener le progrès. Il ne faut pas les caricaturer, il faut leur offrir un parcours, leur laisser une complexité.

Bien sûr que j’ai un regard, orienté à gauche, et je l’assume. Mais notre responsabilité d’artistes, c’est de donner une sincérité, une crédibilité aux personnages.

De Jérémy, on ne sait presque rien. Il n’a jamais pris la parole. Et je trouve ça passionnant. C’est au public de combler les vides.

Un élément qui vous a frappé au fil de ce travail de documentation?

Les militant·es de ma génération parlaient fort, s’exprimaient en public avec des figures souvent viriles qui incarnaient la lutte. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes refusent la personnalisation de la lutte: pas de noms, pas de porte-parole attitré, pas d’identification.

Comment le public va-t-il découvrir cette histoire?


Le postulat est que les comédiens et comédiennes racontent l’enquête qu’ils ont menée. À certains moments, ils prennent la parole de personnes réelles ou fictives.

Nous rejouons des scènes vues, entendues, ou imaginées. Nous recréons des émissions télé, des réunions associatives avec une scénographie mobile, qui se déplace et se re-configure constamment. J’aime voir ainsi les comédiens au travail, les voir transformer l’espace.


Je suis inspiré par un théâtre agit-prop, sans quatrième mur.

Aujourd’hui, on ne peut plus faire comme si le public n’était pas là. Chaque soir, nous créerons une communauté éphémère, nous reconstruirons un commun. Je ne veux pas donner des leçons, mais agir, et surtout, réapprendre à se parler, à être en désaccord constructif.

Propos recueillis par Vincent Borcard


Laisse Béton (Merci Renaud)

Du 10 au 22 février 2026 au Théâtre du Loup

Julie Gilbert, Jérôme Richer et Antoine Rubin, texte - Jérôme Richer, mise en scène

Avec Philippe Annoni, Léon Boesch, Lou Golaz, Jean-Louis Johannides, Lola Riccaboni, Mariama Sylla et Vincent Bertholet



Une création du Théâtre du Loup


Informations et réservations:
https://theatreduloup.ch/spectacle/laisse-beton-merci-renaud/