Être au monde dans le Grand Nord

Publié le 04.02.2022

Emboiter le pas aux habitant.es de l’extrême Nord et s’inscrire longuement au cœur de leurs paysages tant intimes que naturels, tel est le pari de Nord au Théâtre du Grütli du 7 au 20 février. Ce spectacle expérimente un genre d’errance douce alliant les scintillements de vues vidéo qui lisent la matière physique d’une terre nordique entre aurores et crépuscules infinis.
Une nivologue, un forestier, un éleveur de rennes… Être au Nord, pour une femme habitée par le désir d’atteindre le pôle, c’est croiser les voix et présences des personnes qui vivent sur ces terres. Elles évoquent la fugacité de la vie humaine au regard de la permanence des espaces. En symbiose avec la puissance des paysages et vécus venus du nord, les musicien.nes du quatuor à cordes de l’Ensemble Contrechamps interprètent au plus juste les compositions de la Finlandaise Kaija Saariaho. Leurs cordes vibrent alors avec ce qui émane des mots, des images et de leurs interstices. Rencontre avec Cosima Weiter et Alexandre Simon, les artistes qui ont créé Nord en collaboration avec l’Ensemble Contrechamps.


Que souhaitiez-vous interroger dans ce périple au cœur d’un temps nordique dépouillé?

Cosima Weiter: Depuis l’enfance, je suis fascinée par le Nord et un film autour de l’explorateur français Paul-Emile Victor (L’Antarctique). On y voit quatre hommes encordés progressant dans une tempête de neige. Littéralement transportée par ce spectacle découvert sur une vieille tv noir et blanc, j’avais l’impression d’y déceler comme une écriture en mouvement, vivante. Je contemplais ces hommes dont les silhouettes formaient des lettres d’un alphabet mouvant que je ne connaitrais pas. Ces images ont alimenté mon imaginaire.

A l’origine du projet, il existe cette pulsion d’aller toujours plus loin dans le Cercle polaire. Esthétiquement à l’extrême Nord arrive un moment où les arbres disparaissent. L’expression à perte de vue prend alors tout son sens, le regard n’étant plus arrêté par rien.

Comment est née cette création?

Cosima Weiter: De 2017 à 2021, nous nous sommes rendus à plusieurs reprises en Finlande, puis en Norvège. Nous avons traversé des forêts entre sapins et bouleaux, passé le Cercle Polaire, sillonné des paysages à la blancheur infinie. Mais aussi croisé de rares maisons en bois et des troupeaux de rennes. Le voyage nous a conduits jusqu’à Rovaniemi et au-delà du cercle polaire jusqu’à Vadsø au nord-est de la Norvège.

La beauté et la force des éléments naturels nous ont amené à imaginer un personnage s’engageant dans un périple vers l’extrême Nord. Elle est mise en mouvement et magnétisée par son projet de rejoindre le pôle, ou plutôt «ce qui toujours échappe», comme le révèle le texte de la création. Le 

Mais encore…

Cette voyageuse rencontre des personnages - une nivologue, un forestier, un éleveur de rennes… - que nous avons créés en nous inspirant des témoignages de personnes interviewées par nos soins. Certains de ces témoignages filmés sont consignés dans un «Journal de travail». Ces personnages questionnent et commentent le périple de la femme.

Leurs récits partent de leurs sensibilité et point de vue, qui sont autant de fenêtres ouvertes sur leur manière de vivre et de penser le monde depuis leurs régions nordiques. Les voix sont portées à la scène par Lara Khattabi, Pierre Moure et Coline Bardin, dont nous apprécions les qualités de jeu retenu et de présence apaisée au plateau.

Vous ouvrez sur un plan fixe étendu.

Alexandre Simon: Il s’agit de l’image de barres d’immeubles à l’heure bleue puis au crépuscule de Kalasatama, quartier en pleine mutation de la capitale, Helsinki, d’où part l’héroïne. A l’instar de nombreuses créations de la Cie avec, il y a une attirance pour les architectures de cités. C’est un quartier où le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki a tourné plusieurs films, dont L’Homme sans passé. Sans être référentielle, cette mention est toutefois de l’ordre du hasard qui fait plaisir. 

Il y a aussi alors une forte densité musicale.

Alexandre Simon et Cosima Weiter: La musique est un élément primordial de nos créations. Pour Nord, la rencontre avec Serge Vuille, directeur artistique de Contrechamps, s’est révélée déterminante. Nous avons choisi plusieurs compositions de la Finlandaise Kaija Saariaho issues de son œuvre pour cordes, qui comptent beaucoup dans l’atmosphère mélancolique et épurée du spectacle.

En fait, notre création s’est organisée autour des morceaux de Kaija Saariaho. C’est aussi l’occasion pour les musiciens Maximilian Haft, Hans Egidi, Raya Raytcheva et Martina Brodbeck de l’Ensemble Contrechamps de donner toute la mesure de leur qualité sensible d’interprétation pour des partitions exigeantes sur onze représentations, plutôt qu’une unique soirée de concert.

Qu’en est-il du suspens sous le calme visible de l’image?

Alexandre Simon: Nous composons d’abord une partition écrite et de morceaux de musique. Elle est constituée de bribes de texte, de séquences filmées et d’idées de mise en scène. Nous la modifions ensuite au fil du processus de création. Dans cette pièce, nous sommes attachés à une certaine lenteur, un déploiement du temps qui permet la contemplation, d’où cette ouverture accompagnée du Nocturne de Saariaho interprété par Hans Egidi, qui introduit le public dans un temps méditatif.

A ce sujet, les premiers films de la réalisatrice Chantal Akerman dans lesquels la durée des plans suscitent une forme de tension m’ont beaucoup impressionné. 

Comment avez-vous imaginé le personnage de la voyageuse?

Cosima Weiter: L’idée initiale était de donner à entendre la voix de cette voyageuse décidant de s’en aller vers le Nord. Dans la mise en scène, il n’y avait pas l’envie de lui donner corps, visage et incarnation. Il fallait qu’elle reste dans cette présence et absence, ce double mouvement. Donner à entendre sa voix au travers d’un texte poétique m’a semblé essentiel.

S’il existe des éléments descriptifs de sa personne, ils restent ténus, se limitant à dessiner une silhouette (coiffure, manteau, carnet). Les témoins, eux, figurent une série de bornes sur son chemin comme autant de rencontres réalisées. Chacune de ses rencontres la font avancer, à l’image de la nivologue l’informant sur la composition physique de la neige ou d’une étape plus longue qui la voit travailler. A chaque fois, elle repart sans véritablement laisser de traces hors un souvenir.

Elle dépose aussi un questionnement. N’ayant aucun rôle social ou inscription dans la vie locale, elle pousse les personnages à s’interroger sur eux-mêmes. En témoigne l’épicière qui elle aussi voulait partir, pour finalement rester.

Nombre d’éléments et manifestations disparaissent au gré de la création…

Cosima Weiter: La question de la disparition m’a toujours intéressée. Elle est aussi liée à certains états perceptifs, c’est la question de comment ne pas être vu. Être quelque part où l’on ne me verrait pas, présente, absente, à vue ou cachée.

Alexandre Simon: Pour notre précédente création, Royaume (spectacle également pluridisciplinaire autour d’êtres laissé.es-pour-compte en Angleterre, ndr), le personnage principal quitte la société afin d’aller vivre au fond de la forêt parmi les renards. L’idée d’avoir un espace permettant par moments de délaisser la compagnie des Hommes peut ainsi épisodiquement nous travailler.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Nord
Cie_avec et l'Ensemble Contrechamps
Du 7 au 20 février au Grütli

Avec: Lara Khattabi, Pierre Moure, Coline Bardin
L’Ensemble Contrechamps : Maximilian Haft (violon), Raya Raytcheva (violon), Hans Egidi (alto), Martina Brodbeck (violoncelle) Musique de Kaija Saariaho

Informations, réservations:
https://grutli.ch/spectacle/nord/