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Retours à l’enfance et interrogation des stéréotypes

Publié le 25.01.2022

La dramaturge et metteuse en scène d’origine irakienne Tamara Al Saadi est à l’honneur au Théâtre Forum Meyrin du 27 janvier au 2 février. La présentation de son œuvre pour la scène prend la forme d’une constellation. Sa dernière pièce, Place, joue du dédoublement de sa personnage principale, pour dire un présent devenu indéchiffrable. Istiqlal narre l’histoire de femmes sur cinq générations tout en posant une réflexion sur la colonisation des imaginaires et représentations. Selon plusieurs versions et angles d’approches narratifs successifs d’une même pièce, Brûlé.e.s oscille entre fiction et documentaire, questionnant les stéréotypes et la violence qui en surgit.
Souvent contradictoires, les êtres imaginés par l’auteure – parfois sur une base autobiographique – tentent de se ménager un chemin entre présent à vif, passé blessé, mémoire troublée et histoire revisitée au filtre de l’expérience personnelle. Un théâtre où les personnages ont la possibilité de se mettre à nu poétiquement, dramatiquement, prendre à témoin et interpeller. Dans le théâtre de Tamara Al Saadi, chaque personnage finalement cherche toujours sa place. Rencontre.


Place s’ouvre sur un hymne irakien recouvrant d’innombrables victimes - régime de Saddam Hussein, Guerre Iran-Irak, Guerre du Golfe, conflits civils actuels… Pourquoi ce choix provocateur?


Tamara Al Saadi: En l’occurrence, il s’agit d’une œuvre grandement autobiographique. Je suis ainsi née en plein cœur de la Guerre Iran-Irak – conflit meurtrier déclenché par Saddam Hussein et qui fit près d’un million de morts de 1980 à 1988, ndr. La pièce raconte que le père de la protagoniste principale Yasmine était alors en prison, ce qui fut effectivement le cas de mon père à l’époque.
A mes yeux, cette guerre dessine un souvenir très sensoriel, à l’image des bombardements et inquiétudes familiales. Yasmine chante a cappella cet hymne patriotique revendiqué durant ce conflit. Je voulais ainsi qu’elle s’approprie cette partie de son passé à l’endroit de l’Histoire et non exclusivement du sensible et de l’intime. C’est effectivement de la provocation tant la bambine s’amuse à jouer au soldat lors de l’interprétation de ce chant. («Une terre natale qui étend ses ailes au-delà de l'horizon,/Et portait la gloire de la civilisation comme un vêtement…», entend-on en langue arabe notamment, ndr)



Votre rapport ici à l’enfant que vous étiez dans ces années 80?

Il y a dans ce prologue l’endroit de l’enfance s’amusant avec et de tout. Face aux symboles représentant de grands moments de violence, les enfants savent rire et jouer. Coûte que coûte.

La mère de Yasmine lui dit que sa «place est auprès de la douleur de ton pays»…

La figure de la mère est névralgique dans le rapport de Yasmine à son pays d’origine. Le texte superpose la figure de la maman, de la langue maternelle et de la mère patrie. C’est donc à la fois la figure de la mère de Yasmine et des origines de la jeune femme. C’est comme s’il y avait une forme de superposition des culpabilisations. La mère performe le fait qu’elle est malade, s’autodétruisant ainsi. Du côté de Yasmine, il y a le fait qu’elle se sent coupable de la douleur de sa maman et de ne pas être dans son pays natal.

Il y a plusieurs Yasmine.

Oui, deux Yasmine coexistent au plateau avec des physiques contrastés. L’une est la version française de la jeune fille. Elle ne comprend pas ce que l’autre, qui en est la version arabe, dit en gromelot. Ce charabia revient dans la bouche de la mère à la fin. Cela raconte l’endroit de la distorsion, la fracturation que Yasmine a connu à l’endroit de sa langue maternelle. Ce choix dramaturgique permet de dévoiler les mécanismes à l’œuvre au sein de l’assimilation.





Le père silencieux confie à la fin à sa fille Yasmine, «on passe sa vie à guérir et on finit par en mourir…»

La figure paternelle raconte la présence-absence de ces gens dépossédés d’eux-mêmes, meurtris par l’ultra-violence et comme arrachés. Ils se retrouvent dans un lieu où ils errent. Terré dans le mutisme, le père est laissé à la fin dans une interrogation. A-t-il été là? Est-il mort? On ne sait exactement comment cette absence - présence a évolué avec Yasmine. C’est énigmatique et voulu.

En réalité, il n’y a rien de plus criant, bruyant, qu’un être silencieux tout en étant, à l’image de son silence, une surface de projections et un gouffre narratif terribles. Pendant toute la pièce, cet homme ne bouge pas, ne faisant que tousser épisodiquement. Cela raconte la manière dont on peut se construire des peurs sur une personne n’ayant jamais manifesté la moindre forme de violence. Brisant le silence au terme de la pièce, il le fait dans un rire. Il s’agit d’un être plutôt lâche ayant souffert. Son propre père lui a transmis la solitude et le silence en héritage.

Parlez-nous de votre théâtre.

Même si mon travail est teinté de dimensions politiques ainsi que de problématiques sociétales et géopolitiques, je me méfie du discours direct. Ainsi, écrire une histoire pour une voix pour qu’elle puisse dire ses quatre vérités au monde. Le dessein est de montrer, par la fiction, des espaces invisibles. Mes pièces sont tissées de scènes courtes au cœur d’un théâtre de situations. Ceci avec une langue plus ou moins onirique. J’essaie de réaliser au plus près la mise en conversion par les mots de ce que peut-être une narration, fable ou récit.

Qu’aborde essentiellement Istiqlal (indépendance)?

Cette pièce raconte l’héritage colonial dans les corporalités féminines. Et ce qu’elles dissimulent. Soit les mécanismes que génèrent le patriarcat dont nous sommes, femmes et hommes, victimes. L’intrigue voit deux personnages se répondre en miroir. L’histoire de Leïla se trouve déployée par l’histoire de son passé. Celle de Julien est racontée à l’endroit du monologue et ce qu’il ne dit pas en réalité. Le jeune homme fait le récit de ce qu’il entend de lui-même et de sa trajectoire en tant qu’homme. S’il est porteur d’une constellation amoureuse, le couple permet aussi de penser des rapports de force entre Orient et Occident notamment.

Julien et Leïla sont aussi les métaphores de ces entités et cultures qui se sont à la fois complétées et déchirées. Elles se traduisent dans l’intime d’une relation amoureuse. Même s’il y a, comme à mon habitude, une vaste enquête de terrain et des interviews de journalistes de guerre à la racine de l’écriture, j’ai beaucoup donné de moi-même dans le personnage de Leïla.





Vous avez imaginé Julien, un reporter de guerre.

Il s’agit aussi de témoigner de l’endroit du sensible, de l’enfance dont nous sommes arrachés. Julien raconte simplement que quelque chose en lui s’est brisé, une part de lui s’est aliénée. Dans son aspiration à devenir reporter de guerre, celui qui est devenu spectateur de lui-même et des autres, questionne cette manière d’aller au plus proche de l’extrême pour ressentir quelque chose. Ce rôle de correspondant de guerre lui permet de performer ses assignations masculines de courage et conquête d’un statut social. Il se retrouve alors à un endroit inattendu pour lui, celui de l’envie d’être père. Peu à peu, il retrouve sa réalité, son sensible, son libre-arbitre.

Brûlé.e.s est dédié à toutes les victimes de violences policières, en France particulièrement.

Cette pièce a été écrite dans le sillage de la mort des adolescents Zyed Benna et Bouna Traoré, décédés le 15 octobre 2005 dans une centrale électrique à Clichy-sous-Bois. L’événement a été le déclencheur de ce qui fut appelé «les émeutes de banlieue». Dans mon esprit, venant d’«émotion», «émeute» n’est pas un mot péjoratif. On pourrait y voir ici une manière de s’exprimer tant que possible par un trop-plein pour des jeunes victimes de ségrégation urbaine. Un numéro de la revue «Mouvement» s’est interrogé sur la manière dont l’Etat a répondu à ces émeutes. Hors une action, en partie cosmétique, visant notamment à repeindre bancs et toboggans, ce trop-plein «émotionnel» n’a pas été écouté. Et les réponses, jusqu’à nos jours, ont surtout été sécuritaires.

Au centre de votre écriture, on relève une manière de déconstruire le stéréotype tout en vivant avec.


Mon travail interroge amplement le stéréotype, le racisme ordinaire et celui que nous pouvons porter, voire reproduire. «Brûlé.e.s» est ainsi notamment le fruit d’une enquête menée dans «le 93» (Seine-Saint-Denis) auprès de foyers jeunes et éducateurs spécialisés, enseignants et policiers. Je leur ai demandé ce que l’idée de justice représentait pour eux. D’où l’idée de déployer une histoire et un dispositif théâtral afin de démontrer en quoi le stéréotype est une fiction sociale. Au gré des configurations, on peut à la fois le produire et en être victime.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Temps fort Tamara Al Saadi
Cie La Base

Place, les 27 et 28 Janvier

Brûlé.e.s, le 29 janvier

Istiqlal, du 1er au 2 février

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