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Cabaret de la renaissance

Publié le 17.06.2022

Sous le chapiteau de la Scène Vagabonde, du 17 juin au 3 juillet, Madame Loulou retrouve l’atmosphère poignante, rock et canaille de son cabaret Je reviens te chercher. Il fut créé en pleines hautes eaux pandémiques et de contrainte sanitaire au Cinéma Spoutnik. Le spectacle évoque l’esprit réaliste-social, politique et ludique de cabarets de l’entre-deux-guerres en Allemagne et Suisse. Le spectacle live se double certains soirs de représentation du magnifique film Ballade triste tourné par Zoé Cappon, cinéaste, chanteuse, strip-teaseuse new burlesque et comédienne, assistée de Julien Chaix, derrière la caméra vidéo.

Au cœur de cette variante filmique de ce cabaret d’exception, on se souviendra de Kate Reidy en Nico tatouée de brumes tabac. Réanimée du Velvet Underground de Lou Reed et de la Factory new-yorkaise, la cinéphile passe une version rock brut du lynchien Blue Velvet de Bobby Vinton. Côté scène, le choix des chansons et de leurs mots lancés comme des flèches au cœur de nos vies, magnétisent par une foisonnante inventivité tant de paroles que d’adresses au public. Ainsi L’Homme pressé signé Noir Désir fustigeant les tyrans planétaires et son «Je suis un militant au quotidien/de l'inhumanité/et puis des profits immédiats.» On méditera sur les fusées de détresse lancées par l’écrivain et philosophe belge Raoul Vaneigem face à une jeunesse aux espérances confinées par le chômage de masse pour La Vie s’écoule, la vie s’enfuit: «La jeunesse meurt de temps perdu/ Le temps payé ne revient plus.» Entretien avec la metteure en scène, chanteuse et comédienne Loulou et la cinéaste, actrice et chanteuse Zoé Cappon.


Comment sont nées la partie cabaret et celle filmique de votre création?

Loulou: Ce projet artistique bifide est né au début du confinement en mars 2020. Toute l’équipe se réunissait à la campagne afin de se soutenir mutuellement. Nous nous étions alors lancé un défi. Celui de faire une chanson et une danse filmée tous les matins d’un monde empêché de ses rencontres artistes-publics. Zoé Cappon a ainsi débuté ses montages quotidiens tout en ayant bientôt l’idée de réaliser avec Julien Chaix un film sur le Cabaret.

Le point de départ de ce dernier? Madame Loulou ouvre la porte de la Cave 12, le 16 mars 2020, pour accueillir le public. Mais il n’est pas au rendez-vous et rien n’est prêt pour la scène. Elle part alors à la recherche des artistes et le long métrage suit son errance au fil de lieux confinés. D’où son titre, Ballade triste. Si le film est basé sur les drames du confinement, le spectacle est axé, lui, sur la réouverture des salles et le retour du public. Avec comme titre emblématique pour marquer ce moment où le public fait retour dans le Cabaret, Je reviens te chercher écrit par Gilbert Bécaud et Pierre Delanoë pour Dalida. On trouve possiblement dans cette chanson le côté à la fois social et éminemment solitaire que je peux avoir et qui me représente.



Pourquoi cette chanson vous marque-t-elle si fort?

Loulou: Elle contient tant la tristesse de ce que nous avons vécu sous pandémie que la nécessité d’emmener les gens avec soi. Cela pour poursuivre et renaître malgré tout. Ne renaît-on pas toujours un peu de ces moments de crise? La chanson est le possible reflet de cette remontée amoureuse et si pleine du désir de la présence des autres. Ceci depuis les mondes et appartements un temps clos et repliés sur eux-mêmes par les confinements.

On relève donc l’histoire d’une séparation, d’une perte et d’un deuil sur fond de vies en sursis et reconstruites dans les sous-sols comme le montre le film – que l’on songe à ses inoubliables paroles pour des retrouvailles, «Je reviens te chercher, je savais que tu m'attendais/Je savais que l'on ne pourrait se passer l'un de l'autre longtemps». Un titre chanté dans le film par une mélancolique et vibrante Madame Loulou face aux miroirs du Foyer du Grand Théâtre, ndr.


Il existe des différences entre le personnage de Madame Loulou dans le film et le spectacle.

Zoé Cappon: Dans le film, Madame Loulou est complètement perdue, sidérée sans son public. Et n’arrive pas à croire qu’elle puisse alors exister. Ainsi lorsqu’elle retrouve ses artistes et son public au détour du Cabaret, elle est à nouveau entière. Il s’agit aussi de jouir de la chance que nous avons d’être en vie face à l’Apocalypse qui vient. C’est le sens de Claude Nougaro avec son Il y avait une ville que Madame Loulou entonne au plateau. Voici une chronique sous la menace d’un conflit nucléaire dans les années 70 – «Que se passe-t-il?/J’n’y comprends rien/Y avait une ville/Et y a plus rien».

Ballade triste
interroge plusieurs manifestations et troubles liés aux (semi-) confinements: le sentiment de dédoublement dans le fait de se parler à soi-même. Interprétée par Julien Chaix, Una Notte a Napoli de Pink Martini est l’occasion d’insuffler la grâce, une touche d’humour décalé et de poésie dans le désir d’aborder un sujet tel le manque et le goût des autres.


Mais encore…

A travers le long métrage, il y a aussi la volonté de souligner que, de la Cave 12 au Grand Théâtre désertés sous pandémie, nombre de lieux culturels furent soutenus par la même force. En d’autres termes, la mobilisation des artistes et des milieux culturels, des autorités subventionnantes et des publics notamment. Nous avons ainsi voulu tirer un fil rouge scénaristique entre ces différents lieux culturels, les lier.





Au début du spectacle, vous interprétez en robe de mariée à corolles, Horses, un titre signé Patti Smith, qui chevauche de la quiétude à la transe.

Zoé Cappon: A la base de cette chanson évoquant la drogue (Horses est une appellation de l’héroïne, ndr) et le sexe, il existe un côté à la fois festif et funèbre, sombre. Sur l’écran de projection en fond de scène, l’on retrouve en noir et blanc vidéo cette foule en cavalcade de grands festivals, qui nous a manqué pendant un an et le public perdu – à la création au Cinéma Spoutnik en avril 2021, ndr. L’idée du morceau était de briser tous les interdits et de se lancer littéralement dans la foule. Cela explique la robe de mariée pour célébrer des noces avec le public enfin retrouvé.

Dans le film, on découvre une séquence avec Le Petit bal perdu de Robert Nyal interprété à sa sortie par Juliette Gréco puis Bourvil.

Loulou: Il ne s’agit pas ici de nostalgie selon ce que cette chanson racontait aux débuts des années 60 lorsque certains lieux et salles disparaissaient. J’avais envie de montrer que pendant la crise pandémique, si la situation de 2020-21 se prolongeait, les lieux d’aujourd’hui pour les artistes allaient fermer définitivement. Et qu’il fallait se battre pour les préserver. C’est à l’époque un appel aux jeunes notamment de reprendre ces lieux et de ne pas les laisser s’évanouir.

Toujours pour le long-métrage, vous avez retenu des titres d’une grande dame de la chanson française, Suzy Solidor, chanteuse réaliste des années 1930.

Loulou: Je la choisis souvent au fil de mes Cabarets. C’est une artiste d’une incroyable liberté d’esprit. Si l’on se souvient, par exemple, qu’elle a participé à des boîtes de lesbiennes dans les années 20 à Paris. Elle a cette audace d’affronter crânement les interdits.

Dans le spectacle, Je reviens te chercher, Zoé Cappon interprète un singulier dénudement.

Loulou: Ma façon de raconter les strip-teases est toujours décalée, de l’actualité notamment. Il s’agit d’un dévoilement face à un sujet de société touchant les mentalités.

Si la chanson évoque le côté sexy qu’aurait le silence, elle peut être aussi le reflet de cette injonction faite à certaines femmes: Sois sexy et ferme ta bouche. C’est ce que je souhaitais souligner. Comment la femme est encore considérée tel un outil qui ne doit pas s’exprimer, auquel on met un masque, lui ôtant une certaine liberté. Ceci relativement à un thème délicat, dont on parle beaucoup et abordé ici avec humour.





Sur le choix de Noir Désir et L’Homme pressé, dont l’interprétation se tient devant un écran neigeux d’interruption de transmission.

Loulou: Ce sont uniquement ses paroles qui ont déterminé la sélection de cette chanson. A mes yeux, elle se fait l’écho de la manière dont la plupart des gens se sont fait avoir par le pouvoir capitaliste devant lequel on vient à s’agenouiller. Ceci puisqu’il n’y a pas eu suffisamment de monde pour résister par rapport à la société de consommation notamment. C’est une dimension que me touche beaucoup. Pourquoi a-t-on souvent besoin d’être soumis à un intense besoin de consommation, alors que l’on sait que cela ne rend guère heureux?

Zoé Cappon: L’effet neigeux qui s’inscrit sur l’écran dit bien le fait que le texte est assez fort et se suffit à lui-même pour ne pas avoir besoin d’y ajouter des images.

La chanteuse et comédienne Sophie Solo chante La Vie s’écoule, la vie s’enfuit de Raoul Vaneigem.

Loulou: Chacun.e de nous peut porter cette chanson qui scelle le spectacle. Parce que l’on peut se sentir ainsi aujourd’hui. Soit complètement trahis par la situation de crises multiples qui se creuse. Et le monde laissé en héritage à nos enfants – «Parti des rouges, parti des gris,/nos révolutions sont trahies… Les yeux faits pour l'amour d'aimer,/sont le reflet d'un monde d'objets./Sans rêve et sans réalité,/aux images nous sommes condamnés», entend-t-on, ndr.

Dans un commentaire burlesque de l’actualité, vous comparez la courbe de la pandémie à des plateaux orgasmiques…

Loulou: C’est mon petit humour noir qui ressort ici de l’art du clin d’œil. Ceci face aux rapports de pouvoirs empreints de panique, de désarroi et parfois d’incompréhension face à nos gouvernements et politiques.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Cabaret Je reviens te chercher
Du 17 juin au 3 juillet au Parc Trembley, dans le cadre du festival Scène Vagabonde

Loulou, mise en scène
Avec Loulou, Zoé Cappon, Julien Chaix, Patrizia D’Ambrosi, Dorothée Lebrun, Kate Reidy, Sophie Solo, Tanguy Stenford, Stéphane Augsburger, Jonathan Delachaux, Marius Rivier, Alain Porchet

Informations, horaires, réservations:
https://scenevagabonde.ch

Le film Ballade triste réalisé par Zoé Cappon est projeté en première partie dans le chapiteau les 18, 24, 25 juin et 1, 2 juillet.

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