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La communauté en partage et au-delà

Publié le 28.02.2024

Pour Le Recueil des Miracles, à savourer au Pavillon ADC-Genève du 7 au 9 mars, il faut s’imaginer un cercle mouvant formé de musiciennes et musiciens s’inspirant notamment des compositions traditionnelles du Sud de l’Italie associées à la tarentelle, un rituel qui faisait figure d’exorcisme et de cure pour des femmes piquées par une araignée, la tarentule.

Le clergé avait tenté, un temps mais sans succès, d’ôter à ce rituel toute musique, réduisant les corps à des états électriques voisinant parfois avec la folie. Si le mouvement anime cette communauté musicale, il est aussi passé et concentré sur le geste et la danse d’Anne Delahaye en immersion dans la mémoire corporelle.

Le tarentisme est traditionnellement évoqué comme un phénomène culturel et religieux, tout en étant comparé au vaudou haïtien.

Selon une note d’intention de la création associant le musicien et compositeur Louis Schild et des musiciens et musiciennes à la chorégraphe Claire Dessimoz, Le Recueil des Miracles est «une invitation à questionner nos codes culturels liés à l’exutoire: nos transes, nos rites populaires, nos conceptions du défoulement et nos tendances à faire la différence entre les formes de décharges psychologiques normales et démentes.»

Cette réalisation prend forme et se développe dès 2019 à travers une partition imaginée sur la tarentelle. Rencontre au cœur des répétitions.



Qu’avez-vous retenu du tarantisme?

Louis Schild: Une part essentielle du travail sur Le Recueil des Miracles se concentre sur la musique. Ernesto De Martino* décrit la récupération religieuse et médicale de la tarentelle comme une «réduction à l'aspect crise». Soit la désagrégation d'un rituel, où la musique accompagnait auparavant des moments de démence exprimés entre autres par des cris, imitations de chiens mourants ou lamentations.

Les religieux ont ôté à la tarentelle ses éléments musicaux, ne laissant que cris, lamentations, angoisse et démence. La tension entre deux états politiques - la tarentelle populaire, d’une part, et ses déformations, de l’autre - est une tension audible. Et une histoire sonore.



Qu’en est-il alors du son dans cette création?

Louis Schild: Le son comme vecteur historique et politique occupe une place centrale dans ce spectacle. Le Recueil des Miracles exploite les contrastes. Ainsi la dissociation entre la musique et les corps en mouvement, les variations d'intensité entre hurlements, douceurs et crescendos.

Mais aussi l’arrêt soudain de la musique. Ceci pour faire entendre les respirations et les sons des corps en mouvement, révélant une possible transe nue, sans artifice.

Il est également question de timbre et de temporalité.

Louis Schild: Au plan sonore, cette création s’est inspirée pendant une période des recherches sur le tarentisme. Une approche instrumentale visait à synchroniser plusieurs musiciens et musiciennes au plateau pour imiter collectivement le timbre strident et «bourdonnant» de la zampogna, un instrument traditionnel du Sud de l'Italie proche de la cornemuse. S’i on constate des traces de ce travail fondateur, il n’est plus dominant dans la composition musicale.

En outre, la musique du Recueil des miracles joue sur la temporalité. Elle cherche à l'étirer. Et s'inspire de la nature obsessionnelle et répétitive des ritournelles de la tarentelle, Ceci plutôt que d’imiter une transe.

Au final, la musique constitue un puissant vecteur d’énergie allant au-delà de la tarentelle et de la transe collective. De manière plus générale, Il s’agit ainsi de savoir dans quel contexte il est possible de solliciter tel ou tel code. D’où le fait que la musiqué contextualise ce qui peut surgir et se développer dans un espace-temps.





Votre vision comme chorégraphe?

Claire Dessimoz: En rejoignant cette création, je me suis aperçue que la référence aux travaux de l’ethnomusicologue Ernesto De Martino avait beaucoup nourri la pratique des musiciens et musiciennes avant mon arrivée. Dans Le Recueil des miracles, il s’agit d’artistes qui produisent de la musique, l’écoute, la renvoie par le mouvement ou sont mues par elle.

En ce sens l’interprète danseuse qu’est Anne Delahaye ne se distingue pas fondamentalement des musicien.nes en scène. La pièce ouvre sur un mouvement d’aller-retour avec le public. Il y a ainsi d’adresses et de retours du public sur ce que se déroule au plateau.

Nous nous soucions de ce que les spectatrices et spectateurs ressentent en les interrogeant notamment. C’est l’une des caractéristiques du projet.

Sur la chorégraphie.

Claire Dessimoz: Ernesto de Martino met en avant l’appropriation par l’Eglise de la tarentelle en lui ôtant la musique. Or, l’on se rend compte que, sans la musique, les personnes participant à ce rituel notamment dansé ont l’air inadaptées et plongées dans un état de crise. Pour le travail sur le mouvement, nous nous sommes appuyés sur cette hypothèse précise développée par Ernesto De Martino. Ceci en nous concentrant aussi sur le silence.

Sitôt que les musiciens et musiciennes s’interrompent, le travail chorégraphique se développent sur plusieurs minutes de danse d’apparence naïve et débordante. Ces séquences sont ponctuées de demandes d’adhésion et d’adresses destinées au public.

Par ailleurs, les musiciens et musiciennes peuvent parfois faire penser à des fantômes d’un hyper-enthousiasme précoce qui tend maintenant vers le lâcher prise. Pour moi, ce qu’il reste alors de la transe est plutôt un vécu collectif possible. Ce qui nous fait bouger.





Votre désir?

Claire Dessimoz: Nous avons l’envie au sein de l’équipe artistique tout à la fois simple et ambitieuse d’imaginer que le public puisse sortir légèrement différent de ce spectacle que ce qu’il était avant d’y assister. L’une des questions est alors: Que peut-on se souhaiter entre nous au plateau et aux autres?

À propos de la musique encore...

Louis Schild: La partition musicale compte des motifs répétitifs, des ritournelles hypnotiques et autres reprises en boucle. Mais le but du Recueil des miracles n’est pas de faire vivre une transe au public. La scénographie avec un ensemble acoustique (visible ou non) jouant en cercle, les lumières et la spatialisation sonore avec un clocher ou cluster d’enceintes diffusant la musique dans un rayon de 360°.

Tout cela participe à un avant et un après souhaités dans la perception du public, la manière de la retourner et de la troubler.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Le Recueil des Miracles

Du 7 au 9 mars au Pavillon de l'ADC, Genève

Louis Schild, conception et composition - Claire Dessimoz,  chorégraphie et collaboration artistique

Anne Delahaye, interprétation - Anne Gillot, Anouck Genthon, Laurent Estoppey, Antoine Läng, Laurent Bruttin, David Meier, Louis Schild, interprétation musicale

Informations, réservations:
https://pavillon-adc.ch/spectacle/louis-schild-claire-dessimoz-le-recueil-des-miracles-2024/


* Historien des religions et ethnologue italien qui s’est intéressé à l'ethnographie de la société contadine du sud de l'Italie et donc à la tarentelle et au tarentisme, ndr.

Le musicien Louis Schild s’adonne à la composition, l’interprétation et l’improvisation. Chez lui, la musique est envisagée par le son et l’écoute. Sa pratique en concerts ou en recherches est sensible tant au politique qu’au social. Claire Dessimoz est riche d’une double formation en architecture et en danse contemporaine. Ses réalisations chorégraphiques naviguent entre théâtre, danse et art contemporain. Elles témoignent d’un souci pour les questions politique et de communauté. Son répertoire compte notamment, du bist was du holst (2016), Invitation (2018), traverser tout entier (2019) et Current Currents (2021) et Grand miroir (2023).