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Saut mortel pour l’immortalité

Publié le 19.01.2022

Willy Wolf de la compagnie La Contrebande est un spectacle à savourer du 20 au 23 janvier au Théâtre Am Stram Gram (dès 8 ans). S’y côtoient sauts vertigineux, tableaux poétiques doucement absurdes, course d’une moto suspendue dans les airs et interrogations sur le risque l’attrait du vide. En ce jour de 1925, l’ouvrier immigré polonais Willy Wolf se lance du haut d’un pont devant la foule amassée. Si le geste de cet acrobate émérite lui sera fatal, il lui vaudra une notoriété historique.
Experts dans l’art du saut à la balançoire coréenne notamment, la compagnie française imagine un jeu tv où les concurrent.es rivalisent d’inventivité et de burlesque dans les airs et sur terre. Entre chansons refigurées voire dansées (New Order, Elvis Presley…), prises de rôles comme on enfile un costume, jeux enfantins et vertiges par goût de mettre sa vie en jeu dans une société ne misant que sur la sécurité. Rencontre avec Lluna Pi et Florian Bessin de la compagnie La Contrebande.


Parlez-nous de votre scène initiale de mise en place de la fiction?

Florian Bessin: Débuter un spectacle n’est jamais évident. Dans une atmosphère voulue ici mystérieuse, il y a la volonté que le public ne découvre d’abord que les silhouettes des six personnages. Ce moment mise sur la fragilité, la nudité pudique, où les personnages se découvrent vulnérables, démunis lorsqu’ils entrent en scène comme pour la première fois, dans un jeu télévisé encore inconnu. On va alors poser des personnages qui seront dévoilés au fil du spectacle. L’idée est d’expérimenter le jeu en même temps que le public.



Vous dévoilez une vulnérabilité?

Lluna Pi: Oui. Il y a l’idée d’un groupe ne sachant pas trop où il se trouve. Au début du spectacle, c’est l’idée de repartir de zéro. Dans leur nudité, les personnages n’ont pas encore de costumes ou de caractère défini. La réalité aussi d’être nu devant les nouveaux challenges qui vont arriver. Pour le coup, nous sommes très vulnérables. Avec ce vertige que l’on ressent avant même d’entrer sur un plateau. Ou de se lancer dans un défi.

Votre habit est inspiré de la figure de Wonder Woman…

Lluna Pi: En compagnie de la costumière, nous avons travaillé sur l’idée des superhéros. Cette dimension n’est pas forcément «hypervisible» au fil du spectacle. Au départ d’une création, il existe souvent de nombreuses pistes. Dont celle de l’humain qui se croit un superhéros. Et qui peut se révéler vulnérable comme tout être humain. Ceci en faisant le lien avec l’univers circassien, la performance et l’exploit. Voici aussi une manière d’évoquer les années 80-90 qui passe notamment par la chanson de New Order, Blue Monday, un électro antique.

Quelle silhouette s’anime pour votre personnage?

Florian Bessin: Alors que l’acrobate de haut vol Willy Wolf était entièrement vêtu d’une combinaison, c’est le choix de sous-vêtements blancs avec caleçon long et liquette rappelant l’univers ouvrier de l’époque. Ceci à la fois en contraste et en ressemblance avec la silhouette très uniforme de ce migrant polonais disparu à 27 ans, vraisemblablement étouffé par le feu qu’il avait volontairement prévu une combinaison enduite de goudron inflammable afin de rendre son saut encore plus spectaculaire.





Mais qui est-il?

Florian Bessin: Nous avons appelé ce personnage l’Ange, suggérant qu’il avait connu la mort plusieurs fois durant ce spectacle. Ainsi se fait-il tirer dessus avant de se relever. On peut songer qu’il a vu ce qui se passait dans les limbes, mais toujours en revenant de la mort. Il est perpétuellement en quête des limites de la mort. Sans jamais vraiment y aller.

Pour reprendre l’une de vos interrogations dans votre note d’intention: «De quoi Willy Wolf est-il le nom?»

Florian Bessin: Son histoire nous a profondément touché. A sa disparition, l’homme avait notre âge au début du processus de création. Aujourd’hui peut-être voudrions-nous faire la même chose. Sans pour autant vouloir mourir.

Semblant surgir d’une émission de radio le récit des dernières minutes de Willy Wolf revient tel un leitmotiv.

Lluna Pi: Il se suspend d’abord dans le vide, se contorsionne dans une chorégraphie impressionnante avant de remonter sur le tablier du pont. «Vers 17h30, après avoir donné son testament à son équipe, grisé par la foule qui attend toujours son moment de frisson… Il est l’heure de désobéir, il est l’heure de plonger enfin vers l’abîme et la célébrité», entend on. Nous sommes persuadés qu’il ne voulait pas se suicider, mais repousser encore plus la limite, en quête de reconnaissance. Mais si fine est la lisière entre prendre des risques inconscients et la mort. Une interrogation surgit plus avant dans le spectacle: «Est-ce la combustion de son costume qui l’a asphyxié? Ou la quête de la notoriété face à la foule?»





Parlez-nous du futur démiurge en fauteuil roulant?

Lluna Pi et Florian Bessin: A la quatrième semaine de répétitions, l’un des membres de la Compagnie, Jacob Auzanneau, est tombé de haut. Blessé, il fut une personne en chaise roulante sur laquelle on peut s’imaginer tant de choses. Or c’est lui qui exécute ensuite le grand saut à moto, un tableau parodique des évolutions acrobatiques de gros cubes en salles, où l’on va jusqu’à vomir des confettis. Vu qu’il n’est pas vraiment acrobate, Jacob est toujours à chercher sa place, en marge de la bascule coréenne qui est notre engin de voltige.

Il demande une très grande précision. Il faut ainsi renvoyer le.la partenaire après avoir été projeté.e jusqu’à cinq mètres du sol, effectuer plusieurs rotations avant de se réceptionner sur une dimension de 80 cm2 environ. Quand le jeu lui donne le rôle de l’homme au fauteuil roulant, cela lui permet d’endosser un fictif passé d’acrobate aujourd’hui handicapé, lui évitant nos périlleux exercices. On découvrira ensuite qu’il est une forme de tyran puis d’«escroc». Il s’agit à la fois d’une critique de certains jeux télévisés à base d’humiliation, dissimulation et exclusion mais aussi de comportements et rapports de force dans le monde du travail notamment.

Willy Wolf développe un puissant rapport au ludisme et à l’enfance.

Lluna Pi et Florian Bessin: C’est le côté enfantin qui se manifeste à travers le jokari - une forme de pelote basque composée d’une balle en caoutchouc attachée à un élastique qui la relie à un socle et frappée par une raquette, ndr. Se développe alors le rapport de l’individu au groupe qui en devient très graphique par ce jeu. Par ailleurs, avec la Compagnie, nous apprécions le côté enfantin. Ainsi de mettre en lien les acrobaties visant parfois à l’exploit avec des jeux. Qui a priori ne sont pas dangereux.

Il s’agit de faire naître au sein du public des sensations proches de celles ressenties face à un double saut dans l’espace avec des éléments bien plus quotidiens et banals. Soit mettre la lumière sur ce qui est absurde et apparemment dénué de tout exploit allumant des étoiles dans les yeux. Nous prenons le même temps et une application semblable à nous s’adonner à un «jeu con» que d’aligner les saltos.

Sur l’enfance et le risque…

Florian Bessin: Prendre des risques dans le préau d’une école, les «cap ou pas cap?» des enfants de monter à l’arbre ou sur un mur évoque la dimension enfantine du risque. A un moment, la balle de jokari est remplacée par une balle d’un fusil évoquant la roulette russe létale. Ou comment jouer avec la mort.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Willy Wolf
Du 20 au 23 janvier au Théâtre Am Stram Gram
Dès 8 ans.
Un spectacle du Cirque La Contrebande

Informations, réservations:
https://www.amstramgram.ch/fr/programme/willy-wolf

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