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Corps à corps avec le mythe, la pierre et le monde

Publié le 07.01.2022

Lupae ‐ louve et courtisane en latin ‐ participe d’une danse contemporaine viscérale, méditative et ritualisée. Pour cette création à découvrir du 26 au 30 janvier au Grütli, l’interprète et chorégraphe Melissa Cascarino interroge l’animal et l’humain ainsi que la figure mythique et plurielle de la louve au sein monde mythologique de la Rome antique. La danse cristallise le féminin et le masculin, le minéral et le végétal.
Aux côtés de l'écrivaine et historienne spécialiste des religions, mythologies et anthropologie du monde ancien Francesca Prescendi, la chorégraphe a imaginé un puissant hymne au vivant. Cette puissance ne rime pas avec force et domination. Mais elle rejoint des aptitudes sensorielles, sensibles, rimant avec un au‐delà tissé de dépassement, souplesse, écoute et transcendance. Ainsi que le pose pertinemment l’artiste également écrivaine et poétesse dans un écrit: «Et là, à terre/Et dans l’humidité de l’amour/Dans l’humilité de son doute/La magie révèle son ancestral savoir/Et réintègre la présence».
Passant par une palette de figures féminines qui renouent avec les mythes originels romains notamment, la création tente de saisir les rôles qu’elles incarnent. Cet archaïque retour aux sources du mythe vise à refigurer, voire bouleverser, entre danse avec les pierres et mouvement inspiré, le récit de nos présents oscillant d’un rôle genré à l’autre. Pas de deux en compagnie de la conceptrice et interprète de ce solo, Melissa Cascarino, déjà auteure entre autres du saisissant Pétrole autour de l’œuvre de Pasolini.


Vous avez un rapport intense à l’albâtre pour ce solo très habité.

Melissa Cascarino: Depuis des années, j’ai l’habitude de travailler dans un corps à corps avec la matière. La pierre, l’albâtre s’est imposé relativement aux thèmes présents dans la mythologie. Elle évoque naturellement tant le patrimoine, les fondations ainsi que la dimension statuaire permettant la représentation des mythes.

De plus, c’est un matériau indestructible traversant les siècles. J’ai rencontré l’albâtre très concrètement en Toscane, au sein d’ateliers d’artisans. La lactance et la translucidité de cette pierre sont fascinantes, un albâtre blanc dans sa variante la plus tendre.



Vous dialoguez avec la matière même des mythes et légendes.

Sans en connaître l’origine, je suis profondément en lien avec ce qui est antique, tout en étant areligieuse. Notre corps n’est‐il pas relié à ce qui nous a fondé dans un lien cosmique et spirituel? Mais aussi à des héritages grec, romain, égyptien ou hébreux.

Paolo Pasolini a beaucoup exploré la dimension de mythification du réel, ce qui m’a accompagnée durant des années de recherches réalisées autour de son travail poétique et cinématographique. L’héritage mythologique est bien ancré en notre quotidien au jour le jour. Cela prend, au fil de Lupae, la forme d’un corps à corps direct avec ce qui représente le mythe et le patrimoine au travers de la pierre.


Sur le rapport à l’animalité…

Dans cette pièce et plus généralement au sein de mon travail, ce qui est intéressant dans la notion d’animalité est ce que l’on nomme la rusticité. Soit la capacité de l’animal à s’adapter à toutes sortes de conditions et reliefs. Ainsi un corps qui adapte ses sens à n’importe quel contexte. Comme danseuse, il m’intéresse de développer cette rusticité. A l’inverse d’une recherche de virtuosité, il s’agit d’un corps qui dans la vie quotidienne et la danse s’adapte singulière à des contextes variés. Ainsi j’ai réalisé des performances de rue, où mon corps roule sur des marches des heures durant. Se confronter au ciment et au froid ne participe toutefois pas d’une volonté de performance. Mais d’un souhait de faire corps avec le monde.

L’animalité est ainsi cette capacité d’adaptation sensorielle, sensitive, technique et physique à des environnements géographiques, climatiques difficiles, hétérogènes, mouvants. A mes yeux, le danseur est un animal rustique. A force aussi de parcourir pentes, reliefs escarpés et conditions parfois extrêmes, cela fait partie intégrante de ma recherche chorégraphique.





Chez la danseuse américaine moderne Isadora Duncan, le geste est une attention au monde. Il est aussi lié à la statuaire grecque et au mythe. Pour elle, il existe à la fois l’être sculptant l’espace et celui sculpté par lui.

Tout à fait. On peut ici évoquer les chiasmes sensoriels
(ou correspondance croisée de tous les sens entre eux, ndr) de Michel Bernard, philosophe, professeur d’esthétique théâtrale et chorégraphique, avec qui j’ai travaillé il y a quelques années. Mais aussi André Marchand (peintre français s’étant notamment consacré à la célébration de la nature, ndr) évoquant ce jour, où marchant en forêt, il a senti que les arbres lui parlaient. Avoir le sentiment que le monde le traversait a fait jaillir en lui son geste de peintre.


D’où le mouvement de se laisser transpercer par le monde avant de le transformer intérieurement et le redonner chorégraphiquement. Jusque dans la vie de tous les jours. Ainsi pianiste, écrivaine, formée à la psychanalyse et maman de deux enfants, j’aide mon mari agriculteur avec le troupeau. Mon rapport au monde est très vif et ne dissocie pas la vie de l’art.

Quels sont certains états de corps de Lupae?

Ils passent par un rapport de sensorialité avec les blocs d’albâtre notamment. Un corps qui s’abandonne au présent, à la pierre. Cela transite par le toucher, l’écoute, le temps qui se dilate. D’où l’essai d’un corps parcouru par des intensités et tout ce qui l’habite dans les temps. Il m’arrive ainsi de travailler dans le noir. Pour tout abandonner du corps au présent. Cela rejoint Isadora Duncan dans cette idée d’abandonner le corps à la matière et au contexte. D’où parfois le geste de sculpter la matière et cet humain augmenté par ses sens dans un rapport concret au monde redécouvert chaque jour comme le suggère le cinéaste russe Andreï Tarkovski.

Et votre travail dans ce solo?

C’est un travail empirique, expérientiel qui peut s’inspirer de la louve comme animal pur. Ou de postures comme celles d’une prostituée dans un lupanar, de la Sainte sur piédestal ou de la Mère allaitant son enfant. Ces figures ressortent. Mais pas dans une volonté de figuration ou de reproduction. Mon corps est en métamorphose constante. Sans néanmoins passer d’un état à l’autre sur un mode identifiable. Exceptés certains brefs arrêts sur images.





Sur la dimension poétique et matérielle au plateau…

L’un des prismes de mes pièces est d’interroger une force poétique. Dans la création, j’évolue avec vingt‐trois blocs inégaux d’albâtre de dix kilos et cent‐cinquante autres kilos de plus petites pierres du même matériau. Les blocs peuvent ainsi prendre la forme d’un mur à trois colonnes. Puis s’écrouler avant de dessiner un chemin. Mais c’est le corps à corps avec la pierre qui permet de réaliser les métamorphoses entre ruines et tour éphémère, par exemple. Que l’on songe ainsi à la sensualité de la chair des statues.

Et l’atmosphère sonore de cette création?

Côté sonore, il y a le chant des grillons recueilli en montagne à quatre‐vingt kilomètres de Naples. Un chant immuable ayant traversé les siècles. Il est magique, tissé d’autres sons concrets ‐ la pluie, le feu. Sans oublier un archet évoluant sur une basse.

Tout cela est fugué, tuilé, transformé aussi, en compagnie de la musicienne Gwenaëlle Chastagner Angei avec laquelle je collabore depuis longtemps. Il y a ici une dimension hybride, métissée intimement liée à la mythologie. Au final, une création sonore dilatée, où la seule rythmique perceptible du début à la fin est celle du chant des grillons. Enfin, le travail d’autres collaborateurs proches et de longue date, Jean‐Marc Tinguely à la création lumière et Toni Teixeira pour les costumes, a aussi joué ici un rôle déterminant.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Lupae
De et avec Melissa Cascarino
Du 26 au 30 janvier au Grütli

Informations, réservations:
https://grutli.ch/spectacle/lupae/