Social Tw. Fb.
Article

Dans la chaleur des corps vibratiles

Publié le 23.03.2022

Travaillant de concert le chant et le mouvement, La Chaleur arpente une belle et sensible modulation de la choralité, à apprécier du 25 au 27 mars au Pavillon ADC à Genève. Faire groupe du murmure psalmodié sans paroles au baroque lyrique d’un Henry Purcell. Au fil de stases scéniques, s’affirment les symboles liés notamment aux Muses et à la Mythologie grecque.

Toute présence sur scène participe ici d’un lâcher prise, d’une mise en état personnelle et collective. Soit s’en remettre au groupe et à l’écriture de la pièce. Ceci en développant une réelle empathie pour le public, dont le corps se trouve littéralement happé par cette expérience sensorielle et humaine. Mêler le visuel à l’énergétique, c’est vivre en comprenant la matière du monde traversée par le souffle et la plasticité de tableaux vivants. Sans oublier d’empaumer l’effondrement des corps, leur sidération essorée sous une lumière rougeâtre et somatique. Densité et résonance sont les deux pôles laissant affleurer l’espace du dedans des interprètes. Les lumières de la chorégraphe française Madeleine Fournier.



Votre pièce travaille sur la choralité et un corps démultiplié par le chant…

Madeleine Fournier: Le point de départ était précisément de faire chœur et corps ensemble. Le rapport au chant à plusieurs permet de ressentir en commun ce qui nous relie de façon invisible. A l’image de l’air traversant nos corps par le chant. Le projet est de donner à voir cet espace tant du mélange que du lien existant déjà entre les êtres.



Quelles sont les expériences communautaires à travers le souffle que cette pièce explore?

Nous sommes des Terriens qui baignons en permanence dans l’air. Du coup, l’acte de se relier à cette respiration apparaît fondamental. Par la sensation, ne partageons-nous pas un même monde? Mon travail s’inspire beaucoup du philosophe italien contemporain, Emanuele Coccia.

A travers son ouvrage, La Vie des plantes, ce penseur évoque son rapport au souffle. Il insiste sur le fait que nous sommes continument traversés tout en traversant soi-même le corps des autres. Ceci à travers l’air qui circule à l’intérieur de nos corps et entre nous. Loin d’être uniquement des enveloppes figées et séparées les unes des autres, nous sommes travaillés par une vie invisible. Elle peut être virale et se propager.

Le début de la pièce est caressant mêlant l’archaïque au contemporain.

Il est empreint des chants d’un compositeur baroque anglais du 17e siècle, Henry Purcell. Du coup, j’ai sélectionné plusieurs de ses pièces qui se chantent en chœur. L’émotion qui en émane est puissamment liée à l’entrelacement architecturé des voix dans le chant qui constitue une chorégraphie musicale. Les compositions de Purcell évoquent les grands thèmes que sont l’amour, la célébration de la joie, le plaisir et la beauté de la musique, l’imaginaire des Dieux.

Il existe aussi des chants, sombres et tragiques, parlant de la mort, de la brièveté de la vie humaine. L’un d’entre eux évoque la vie humaine à l’image d’une plante qui naît, croît pour très vtie se faner et mourir. D’où l’envie de célébrer ensemble ce cycle éternel de vie et de mort.





Parlez-nous de la qualité vibratoire, physique de ces chants…

Tout simplement le fait de chanter est d’abord faire vibrer son corps, l’espace. Ce qui fait que la voix et les sons ont lieu. Je voulais donner à sentir au plateau ce rapport éminemment sensible, physique, vibratoire à la voix. A mes yeux, sentir avec son corps est important lorsque l’on assiste à un spectacle. Être présent comme spectateur avec son corps et ses sens se révèle primordial.

Dans la pensée d’Emanuele Coccia, il y a l’idée que le corps formel est déjà une expression d’une intériorité. Il n’existe en fait nulle différence entre l’intériorité et l’extériorité. Cela contrairement à ce que nous avons souvent l’habitude de penser dans nos sociétés humaines occidentales. Ces dernières dissocient ainsi souvent le corps et l’esprit, l’intérieur et l’extérieur. D’où ce désir dans La Chaleur de donner à sentir une intériorité à l’échelle de l’espace du théâtre.

On assiste à une scène de deuil.

Je voulais rapidement que cette question de la mort ou du deuil soit présente. Il s’agit donc de prendre cette notion de finitude comme une ouverture. A partir de là, elle permet peut-être de renaître. Toute naissance n’est-elle pas déjà renaissance? Le cycle évoque précisément le fait que quelque chose doit toujours finir pour qu’une autre naisse ou apparaisse. Il s’agit non d’une dimension tragique, mais d’un fait permettant de prendre en compte l’essence de toute vie.

On constate la présence au plateau de reliques symboliques voire allégoriques.

J’ai toujours été intéressée par ces figures que l’on retrouve dans le tarot et les Muses. Elles portent des objets, des couleurs et certains types de vêtements spécifiques. Ce sont des figures sur lesquelles nombre de symboles peuvent être projetés. Le tarot laisse ainsi une large place à la personne lisant la carte d’interpréter ce qu’elle veut y voir. Ainsi en va-t-il de La Chaleur.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


La Chaleur
Madeleine Fournier, chorégraphie
Avec Jonas Chéreau, Madeleine Fournier, Catherine Hershey, Corentin Le Flohic, Johann Nöhles

Du 25 au 27 mars au Pavillon-ADC, Genève

Informations, réservations:
https://pavillon-adc.ch/spectacle/madeleine-fournier-2022/