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"Restons sur nos gardes..."

Publié le 09.02.2026

Jean Liermier présente Tartuffe, un spectacle à découvrir du 3 mars au 2 avril au Théâtre de Carouge. Il s'agit de sa  troisième mise en scène de Molière, après notamment un immense Malade imaginaire, plébiscité en 2017 puis en 2022.

Dans Tartuffe, un père de famille, tombé sous l'emprise d'un guide de conscience, violente et maltraite ses proches - épouse, et enfants - au profit du rusé gredin. 

Molière a rencontré de nombreuses difficultés - hostilité d'une partie du clergé - pour cette création, dans laquelle il s'en prenait à un "faux dévot" agissant pour son bénéfice personnel sous couvert de piété exacerbée.

En 2026 de formidables décisions sont prises au nom d'un intérêt commun supérieur, dont la supériorité et les bénéfices universels laissent songeur.

Qu'en est-il donc du Tartuffe en 2026. Pour Jean Liermier, la réponse est à aller chercher chez Molière.

Entretien



Comment préparez-vous la mise en scène, en amont?

Jean Liermier : Toute la préparation se nourrit de littérature, de films, de peinture.

Je ne viens pas vers les comédiens et les comédiennes pour dispenser un savoir, mais pour partager une base d’informations, une direction sur la lecture et sur ce que nous allons être amenés à aller chercher.

Sans à priori car je pars du principe que si je sais déjà ce que sera le spectacle, je ne le monte pas - parce qu'il n'y aurait plus de mystère.

Avec Tartuffe, il y a un mystère qui justifie que je passe quelques mois de ma vie à m'y attarder, et à convoquer des gens pour m’accompagner. Ensuite, tout s'invente vraiment avec eux.



Comment survient de cette collaboration?


J’ai encore expérimenté hier ce travail collectif. À partir d’une indication, toute une scène s’est révélée différemment.

En précisant une tessiture de voix, une attitude physique, il y un moment où va naître l’idée qui va susciter du jeu chez les comédiennes et comédiens, qui va provoquer de l’imaginaire.

Sur le moment, j’ai l’impression que c’est la scène qui est en train de s’écrire. Il n’est plus question de Molière ou d’alexandrins : ça s'incarne là et ça s'invente ici et maintenant...

... Pas entre des personnages, mais entre des êtres humains. Et c’est magnifique.

Puis, progressivement, cela devient une vision plus « méta » sur la notion d'emprise aujourd’hui:

La fascination d’Orgon pour Tartuffe s’apparente à une maladie qui va gangréner la cellule familiale. Qui peut être susceptible de résister à cela?

Dans le scénario de Molière ce sont les personnages de femmes et de jeunes qui vont s'opposer au patriarcat représenté par Orgon et aux abus de rapports de force qu’incarnent le personnage de Tartuffe.

La famille est-elle finalement le thème central de la pièce?

C’est l’un des nerfs de la pièce. Elle a été déstabilisée par la mort de la première épouse d’Orgon, la mère des enfants Damis et Marianne, bien avant l'arrivée de Tartuffe auprès d’Orgon.

La disparition de la mère - comme dans Le Malade imaginaire - est un élément biographique de Molière, qui visiblement a été constitutif de son être, et par la même d’une partie son œuvre.

Cela peut apparaitre paradoxal, mais malgré la crise aigüe, il y a de l’amour dans cette famille. Et malgré cet amour, ses membres vont s'entredéchirer. Tout se passe comme si Orgon avait un besoin de consolation impossible à rassasier.

Les conséquences sont dramatiques, notamment pour les enfants. Et pourtant, plusieurs personnages plaident pour la nécessité de ne pas choisir la voie de la violence. Notamment Cléante, lorsque Damis veut s’en prendre physiquement au Tartuffe…


Ce désir de négocier est bouleversant chez le personnage de Cléante. Au début du cinquième acte, alors que Tartuffe est en position de toute puissance, et alors qu’une réaction impétueuse serait fondée, Cléante va tenter de négocier, de trouver les mots.

C’est une scène magnifique à construire avec les comédiens, pleine de finesse et de retenue, et dont l’enjeu n’est rien moins que l’avenir de leur Monde.

Comment travaillez-vous l’interprétation de telles scènes?


En répétitions, nous avons joué des scènes imaginaires. Par exemple Damis et Marianne rentrent de l’école et leurs chambres ont été vidées... Plus aucun poster aux murs, plus un livre, plus un disque, tout a disparu. Interdiction de voir ses amis, de faire la fête.

Suivant les préceptes inculqués par Tartuffe, leur père les a dépossédés.

C’est extrêmement violent. Et pourtant. Quand Damis apprend que son père « désenvouté » va être jeté à la rue, il revient pour le sauver, malgré les humiliations passées. Ce sont les tripes qui parlent, et cela nous ramène à ce que cette famille a traversé.

Des instants de Vie qui me bouleversent, si humains, que j’ai envie de donner à voir.

Vous avez évoqué des éléments de réflexions transmis aux interprètes au début du processus de création: un film, un texte, une peinture. Pouvez-vous donner un exemple?


Je leur ai donné entre autres un petit texte théorique de Kleist, De l'élaboration progressive des idées par la parole.

Kleist écrit en substance, «Les Français disent que l'appétit vient en mangeant et moi je dis la pensée vient en parlant.». Cela signifie qu’on ne vient pas asséner des vérités, mais que la langue, le langage, les mots sont la concrétisation de la pensée qui s’invente en fonction de ce que dit l’autre.

Ce texte donne des indications sur que je cherche en termes de type de jeu. Et, au-delà, que la structure de l'alexandrin est une force, un plongeoir qui nous aide à sortir du réalisme ou du naturalisme.

Chaque membre de l’équipe reçoit-il des indications personnalisées?


Au fur et à mesure oui, mais au tout début des répétitions nous passons une semaine autour de la table, durant laquelle nous relisons chaque scène, dans le détail, pour faire des hypothèses.

J’amène des références, chacun se livre, participe pour faire des liens. Le groupe va se découvrir à ce moment, en établissant la confiance, en créant un socle commun.

Il est devenu difficile de passer une heure avec quelqu’un sans évoquer la violence de l’actualité internationale. Celle-ci a-t-elle infusé votre création? Pour prendre un exemple, l’année dernière sur une scène genevoise, un empereur romain était représenté avec les signes extérieur de l’actuel président des Etats-Unis.

Avec le scénographe-costumier Rudy Sabounghi, nous avons souhaité rester dans une esthétique 17ème siècle, avec des inspirations flamandes. Ce n’est pas en mettant les artistes en jeans et en baskets que nous aiderons à faire passer l’œuvre ou qu’elle semblera actuelle, mais par la grâce de l’interprétation.

Molière est avant tout notre contemporain par ce qu'il dit et dans la manière dont il traque la complexité des relations humaines.

Avez-vous quand même choisit de monter cette pièce pour interroger notre époque?


Tartuffe nous parle de nous et de notre monde en 2026, oui. Faire du théâtre, c’est faire de la philosophie en trois dimensions, se poser des questions sur la nature, sur les mécanismes de l'être humain, d’une façon universelle.

L’un des sujets importants de la pièce, c’est l’emprise au quotidien, par exemple dans une relation de couple. En ce sens, la pièce a une profondeur de champ qui nous renvoie aussi à nos propres vies, à nos propres expériences.

Pardon d’insister, mais lors de vos discussions avec les comédien-ne-s, n’évoquez-vous pas l’Ukraine, les Etats-Unis, Gaza?


Nous nous y référons chaque jour... C’est un spectacle sur la résistance, alors naturellement l’actualité a de quoi nourrir notre sidération, notre désir de révolte.

Mais dans les signes de la représentation, je ne cherche ni à expliquer, ni à être une chaine d’infos en continu.

Je ne fais pas le malin quand il s’agit de la souffrance réelle de populations ou d’individus. Je ne cherche pas à être à la mode, au risque d’apparaitre comme « réac ».

Ma nécessité est l’interprétation, ces comédiennes et comédiens que j’admire par dessus tout. Eux comme moi savent le travail que cela représente, l’engagement d’être au service d’une œuvre.

Dans le texte, Molière prend beaucoup de précautions pour faire une distinction entre la religion et le faux dévot. Et pour plaire ainsi au roi...


Ça n'a pas suffi. Les premières versions de sa pièce ont été interdite. Seule la dernière version en cinq actes a été acceptée par le roi, sans doute aussi parce qu’entretemps les dévots avaient un peu perdu de leur influence.

Il y avait un rapport de force, et Molière a finalement réussi à trouver un consensus pour que la pièce soit autorisée.

C’est magnifique de se rappeler de cela aujourd’hui, et de monter cette pièce dans un monde dans lequel il y a certaines choses qu'il ne faut plus dire, qu'on ne peut plus dire.

Au fil des ans, des productions et des mises en scène, le personnage de Tartuffe a parfois fait rire, cela ne semble pas être votre approche?


On a pu rire de son côté escroc protéiforme et caméléon.

Mais Molière a eu quelques soucis avec ce spectacle et il ne pouvait pas trop en faire dans cette direction, il savait qu'il marchait sur un champ de mines. Et puis à un moment donné, conséquence de ce dont nous avons parlé, le rire devient grinçant.

Mais qu'est-ce qui fait que ce personnage de Tartuffe, aujourd’hui, va faire réagir le public?

Tout le monde peut le reconnaître, parce qu'on le croise régulièrement, dans les faits divers ou la politique. Prenons l’affaire déjà ancienne mais très médiatisée du Temple Solaire. Je suis très prudent quand j'emploie un exemple tel que celui-ci, parce que je ne suis pas un spécialiste de ces questions, et qu’il y a eu des morts, dont des enfants. Mais je me souviens de l’impact qu’avait eu sur moi les quelques images documentaires des dirigeants de cette organisation : ils semblaient… des quidams. Aucune personnalité singulière, aucun signe de grandeur.

Tartuffe n’est pas une exception, ni un être charismatique. Il est parmi nous. Et nous pouvons toutes et tous potentiellement être Orgon, fragile parce qu’humain, avec des peurs ou des besoins que d’autres chercheront à exploiter.

Aussi, comme cherche à nous le souffler Molière : restons sur nos gardes…

Propos recueillis par Vincent Borcard


Tartuffe
Du 3 mars au 2 avril 2026 au Théâtre de Carouge

Molière, texte - Jean Liermier, mise en scène

Avec Bénédicte Amsler Denogent, Raphaël Archinard, Gaspard Boesch, Philippe Gouin, Muriel Mayette-Holtz, Gilles Privat, Raphaël Vachoux, Christine Vouilloz


Informations, réservations:
https://theatredecarouge.ch/spectacle/le-tartuffe/

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