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Dans les coulisses de l’Histoire

Publié le 15.03.2022

The Glass Room est une épopée diplomatique et humaine hors du commun, à voir du 5 au 17 avril au Pulloff Théâtres. Elle explore notamment la prise en otages du personnel de l’ambassade étasunienne à Téhéran lors de la chute du Shah puis l’avènement de la République islamique en février 1979. Le titre de la pièce s’inspire d’une sorte de chambre des secrets au sein de l’ex-ambassade US de la capitale iranienne. Au fil d’un dispositif multimédia et en compagnie de trois comédien.nes, on assite à un huis clos avec vue sur la petite et la grande histoire, le documentaire historique et la fiction. Sur la base de multiples sources – paroles d’otages, scènes reconstituées, documents officiels, images d’archives, grammaire propagandiste… – et d’un documentaire du réalisateur Daniel Wyss auquel a participé la metteure en scène Leili Yahr, Ambassade, la pièce interroge les relations conflictuelles entre l'Iran et les Etats-Unis.

Dans une atmosphère de thriller, elle aborde aussi les efforts de médiation de la Suisse. Cette pièce documentaire et enquête se vit telle une visite inspirée et richement documentée dans les coulisses de l’histoire. Elle permet de réfléchir à «l’asphyxie actuelle de la société iranienne» selon la metteure en scène. Entretien avec la femme de théâtre irano-suisso-étasunienne, Leili Yahr.

La pièce court de 1900 avec la découverte du pétrole sur sol iranien à nos jours. Comment est-elle née?

Leili Yahr: Tout a débuté lors de ma rencontre avec le cinéaste Daniel Wyss. Entre 2013 et 2019, il a réalisé et produit une trilogie historique sur les rapports entre la Suisse et l’étranger: La barque n’est pas pleine, Atterrissage forcé et Ambassade (2019). J’ai ainsi collaboré à l’écriture et la conception de ce dernier film documentaire abordant la crise des otages américains séquestrées durant 444 jours à l’Ambassade US de Téhéran – plusieurs d’entre eux furent libérés durant cette période pour des raisons humanitaires, mais maintenus en Iran, ndr. Ce fut une expérience extraordinaire. J’ai ainsi pu rencontrer certains protagonistes de la Grande Histoire. Dont l’ex-président étasunien Jimmy Carter (mandat de 1977 à 1981) aujourd’hui âgé de 97 ans, des otages américains et diplomates.

Dans ce contexte, j’ai découvert cette Glass Room donnant son nom au spectacle. Soit une forme de bulle insonorisée suspendue entre ciel et terre, un dispositif présent dans la plupart des ambassades américaines à travers le monde. Fascinée par cet espace secret au sein de l'ancienne ambassade américaine de Téhéran qui est devenue musée de propagande anti-américaine, j’ai voulu raconter une partie de l’histoire passionnelle entre l’Iran et les Etats-Unis par le prisme de cette cage de verre.



Sur le mouvement du documentaire Ambassade à la pièce…

Tout en s’appuyant sur le matériau issu du documentaire, comme les témoignages et les archives, la réalisation scénique s’émancipe de la dimension didactique du film. The Glass Room rend compte d’événements avec humour et subversion. Le cube de cette chambre secrète dévoile notamment les négociations menées en 1953 au sein de l’ambassade américaine à Téhéran, pour l’opération Ajax. Il s’agit d’un complot secret organisé conjointement par la CIA, le MI6 britannique et des Iraniens visant à renverser le Premier ministre d'Iran, Mohammad Mossadegh et empêcher la nationalisation du pétrole.

Avec la dramaturge Diane Muller qui signe le texte de la pièce, il s’agit de faire entendre les différentes voix liées à cette histoire et de créer des ponts entre les cultures.

Qu’est-ce qui vous a intéressée?

Les grandes articulations de l’histoire à travers un événement dramatique de séquestration du personnel diplomatique et consulaire étasunien sur 444 jours et ses répercussions jusqu’à maintenant, 42 ans après les faits
– 52 ressortissants américains sont pris en otage dans leur ambassade à Téhéran par des militants iraniens qui réclament le retour du Shah en Iran, dont le régime autoritaire fut massivement soutenu par les Etats-Unis et ses six président successifs depuis 1953, pour qu'il y soit jugé, ndr.

De nos jours, la population iranienne subit encore, par des sanctions notamment, les conséquences de cette prise d’otages débutée le 4 novembre 1979. Elles se voulait d’ailleurs d’abord une occupation temporaire des lieux par des étudiants.





C’est un événement unique dans l’histoire diplomatique et l’une des pires humiliations subies par les Etats-Unis.

Assurément. Pour faire court, il y eut possiblement trois atteintes majeures aux Etats-Unis. L’attaque japonaise sur Pearl Harbor, la crise des otages de 1979 et le 11-Septembre 2001. Pour mémoire, lorsque Donald Trump était au pouvoir, il s’en est pris au gouvernement iranien et a évoqué 52 lieux hautement symboliques selon lui qui seraient visés voire détruits, si le régime de Téhéran ne se décidait pas à coopérer concernant notamment le disputé accord sur le nucléaire – pour mémoire 52 est le nombre d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran, de 79 à 81.

Quant aux otages…

Je rappelle qu’ils sont tous rentrés sains et saufs aux Etats-Unis, libérés sous la présidence Reagan – autre humiliation pour Jimmy Carter et qui lui a coûté son mandat.

La pièce montre que la condition d’otages est évidemment souvent précaire. Mais ces derniers ont pu résister sur certains points qu’ont voulus leur imposer les personnes qui les détenaient. Ils ont ainsi fermement refusé de faire leur vaisselle. C’est loin d’être anecdotique car il s’agit d’une demande explicite faite à leurs ravisseurs d’assumer leur sécurité, nourriture et conditions matérielles. Ceci dans le cadre d’une privation de liberté et déjà une forme de torture. Les repas sont des enjeux cruciaux lors de toute prise d’otages.





Et aujourd’hui?

Parler de l’histoire actuelle se fait in fine par le biais de l’asphyxie progressive d’un jeune Iranien qui ne trouve plus d’emploi. C’est un symbole de l’Iran d’aujourd’hui asphyxié socialement, économiquement et politiquement par les sanctions notamment et durement éprouvé par la pandémie. La "Glassy Room" de L’Ambassade US en Iran devenue un musée propagandiste appelé "Nid d’espions" a été réalisée par le scénographe Gilbert Maire. Il s’est efforcé de reproduire assez réalistement et fidèlement cet espace originel. L’idée est que l’on entend ce qui se dit de manière détournée.

L’opération Ajax, elle, se découvre dans une forme de submersion tant visuelle que sonore des sens du public par ce qui se déploie au plateau. On retrouve aussi l’otage au cœur de cet espace, notamment lors d’une opération de propagande mêlant authentiques et fictives archives visuelles.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet
interview réalisé à l'occasion de la programmation du spectacle, en mars au Théâtre du Loup, Genève

The Glass Room
Du 5 au 17 avril au Pulloff Théâtres, Lausanne

De Leili Yahr
Diane Muller, texte
Avec Roland Gervet, Simon Labarrière et Diane Muller

Informations, réservations:
www.pulloff.ch