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L’enfance en imaginaires et secrets

Publié le 16.11.2021

La chorégraphe tokyoïte la plus populaire qui soit, Kaori Ito, est partie de secrets d’enfants glanés pour Le Monde à l’envers, un spectacle dès 4 ans à découvrir au Théâtre Am Stram Gram (du 19 au 21 novembre). Parmi d’autres, la voix d’un garçon y confie: «Le secret est gardé et regardé». La fable? Tandis que du ciel à la terre tout est éploré, un enfant a le pouvoir de renverser le monde.
Au plateau, trois interprètes passent le super-héroïsme comme dans un film d’animation en stop motion. Gestes contorsionnés, pantomime mimographique, mouvements burlesques, chutes et rebonds se délient sur une bande son dansante. C’est au pouls de ces nouvelles générations que la vie trouvera ses possibles. D’insurrections poétiques en superpouvoirs de ne pas laisser ses rêves se faire replier comme mouchoirs en poche. Rencontre avec Kaori Ito, qui rebrasse en nous les cartes de l’enfance comme mystère, aiguillon et initiation.



Quelle est la genèse de cette création?

Kaori Ito: Mère d’un fils de quatre ans, il me semble que les enfants sont souvent assez libres dans leur imagination entre jusqu’à six printemps. J’ai donc récolté certains de leurs secrets. Leur imaginaire est alors conséquent et ne demande qu’à être davantage valorisé. Ceci au fil d’ateliers mis sur pieds et d’une histoire que j’ai écrite pour kamishibaï, ce petit théâtre japonais qui amène à s’immerger au cœur des images et émotions. J’ai ainsi réalisé dessins et sérigraphies imprimée sur du bois fin.

Une fois l’histoire racontée, nous avons discuté avec les enfants sur ce que représentait pour eux le secret. Qu’est-ce que produit le secret dans leurs corps? Est-il froid, lourd? Nous avons ensuite dansé le secret. Cela a pris une semaine en compagnie de chaque maternelle. Pour in fine glaner ces secrets. Ainsi ce témoignage d’un garçon: «J’ai un secret dans tout mon corps, sauf les pieds et la tête.»; «Ça pleure comme de la pluie… ça fait mal à respirer.»

On retrouve au début du Monde à l’envers, l’atmosphère d’une sorte de Cabane des secrets qui a servi dans le processus de récolte des secrets formulés par les enfants.



Parlez-nous de cette histoire…

C’est le récit d’un garçon, Sola. Il tombe dans un monde à l’envers, la terre si piétinée s’étant échappée au ciel. Et le rêve a pris la place de la réalité. Il rencontre alors une vieille femme. Elle l’invite à confier un secret dans un sablier magique. Une fois rempli, l’objet aura le pouvoir de retourner le monde et de conserver celui des rêves, la nuit. Pour rééquilibrer le monde, le changer, il faut ainsi récolter les secrets des enfants.

Avant la représentation du Monde à l’envers, lorsque les enfants venus au spectacle sont dans le hall du Théâtre, nous faisons une narration de cette histoire dans un kamishibaï, sorte de boîte où l’on glisse des dessins, et s’ouvrant tel un cadre de théâtre.

Cela ramène à votre enfance?

Oui. Petite, nombre d’histoires me furent contées grâce à cette petite «boîte», se plaçant sur le porte-bagage d’un vélo. Une fois déplié ce dispositif de retable voyait les enfants assemblés écouter des histoires. Pour enrichir le conte, j’ai demandé à Denis Podalydès de la Comédie-Française de lire le texte que j’ai imaginé, accompagné par la musique de Joan Cambon. C’est une manière de rendre les enfants participatifs.





Comment avez-vous abordé ces paroles enfantines?

Comme il s’agit de secrets et que je respecte les petit.es qui les ont confiés, il a fallu les enregistrer dits par d’autres enfants. A mes yeux, c’est un processus nécessaire afin de protéger l’identité des enfants qui ont osé témoigner. S’en dégage une forme d’empathie, de faire liens, entre les enfants ayant osé dire leurs secrets et ceux et celles qui les ont répétés pour ce spectacle. La transmission n’est-elle pas au centre de tout mon travail créatif?

Un quart environ des enfants interrogés ont pu connaître violences et abus. Ceci aussi de manière indirecte, étant témoins d’une situation brutale sans en être la victime. Cela demande une écoute ouverte et compréhensive. Mais aussi de rappeler les droits des enfants ainsi que les secours, assistances et suivis auxquels ils peuvent faire appel. C’est d’ailleurs le sujet de mon prochain spectacle, une enfance qui démarre mal et les moyens de la réparer avec de la belle colle dorée.

Tout débute avec un solo de Morgane Bonis oscillant entre l’enfant et l’adulte…

Elle m’a contactée alors âgée de 18 ans. Et j’ai trouvé dans sa danse ce que précisément je recherche, un côté poupée, enfantin un brin bizarre, voire pantin. Son expressivité tient du masque qui peut être une peau étirée dans les traits du visage. D’où cette volonté de travailler sur sa propre peau de danseuse comme une matière à enlever ou transformer par la danse.

Shakespeare suggère que l’on porte toujours des masques au cours de notre vie. Ne sommes-nous pas acteurs.trices de notre propre existence? Le masque est aussi associé au thème du double, l'ombre d'un personnage et non pas sa vraie silhouette. 





Et pour les figures de superhéros.héroïnes?

Cela rejoint l’idée omniprésente du masque chez les superhéros.héroïnes. Du masque de plongée aux tissus scintillants, j’ai absolument voulu que les tenues de scène de ces personnages partis sauver le monde qui va mal avec l’aide des enfants dans la salle soient aisément reproductibles chez soi.

Votre alphabet chorégraphique?

Le mouvement est issu de force intérieures, invisibles, le squelette, les articulations, les os. Mais aussi la respiration, le souffle, très présent dans Le Monde à l’envers. Ce qui m’intéresse est la manière dont on peut vider le corps et comment expérimenter le fait d’être un objet ou une réalité vide. Une façon de faire danser l’espace.

Dans la culture japonaise, le vide est éminemment valorisé alors que l’espace est plein. Selon le chorégraphe et danseur Saburo Teshigawara (formé au mime et à la peinture, ndr), «danser c’est jouer avec l’air». On peut songer au grotesque avec cette façon de faire couler les plis du visage, au pantin, à la marionnette comme si les interprètes étaient mus par des fils invisibles. C’est une manière de désarticuler, de dissocier une main, un poing, une jambe du reste du corps.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Le Monde à l’envers

Un spectacle de Kaori Ito et la Cie Himé à découvrir au Théâtre Am Stram Gram du 19 au 21 novembre
Dès 4 ans
Avec Morgane Bonis, Bastien Charmette, Adeline Fontaine

Informations, réservations:
Théâtre Am Stram Gram
https://www.amstramgram.ch/fr/programme/le-monde-a-lenvers
+ 41 (0)22 735 79 24