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L’héritage Sankara

Publié le 01.03.2026

Des Milliers de Sankara ne met pas sur scène Thomas Sankara, ancien leader révolutionnaire et visionnaire du Burkina Faso - et c’est précisément cette absence qui brûle. Une pièce à découvrir en création, du 6 au 15 mars, à La Julienne (Plan-les-Ouates).

L’auteur et metteur en scène Alexis Bertin ne cherche pas le biopic de Sankara: il regarde l’après, celles et ceux qui restent quand un assassinat a déjà tout déplacé.

La pièce circule entre 1987, au lendemain du meurtre de Sankara commandité par son compagnon d’armes, Balise Compaoré, et 2014, pendant l’insurrection qui renverse Compaoré après vingt-sept ans de pouvoir.

Deux époques se répondent: la sidération d’un pays qui se tait, puis la rue qui se remet à parler. Au centre, une jeune femme née au Burkina Faso et élevée en Suisse revient chercher ce que le silence familial a enseveli - au moment même où l’Histoire se remet en marche.

Le spectacle fait entendre des vies ordinaires, des êtres pris entre peur et désir d’agir, entre compromis et intégrité. La pièce chemine à hauteur d’humains.

Pas de statues, pas de slogans. Des silences, des aveux interrompus, des paroles qui tremblent. La mémoire circule comme une rumeur obstinée, parfois douce, parfois coupante. On n’assiste pas à l’histoire, on la partage.

Ce qui affleure alors, au-delà du destin d’un homme, c’est une idée simple et tenace: l’intégrité n’est pas un état héroïque, c’est un mouvement fragile.

Rencontre avec Alexis Bertin



Vous n’avez pas voulu faire un portrait de l'ancien président burkinabè. Pourtant, sa figure hante la pièce. Comment travaille-t-on une présence par l'absence?

Alexis Bertin: Dès le début, un ami ivoirien m'a dit une chose qui m'a marqué: «Personne ne parle des gens qui sont restés après Thomas Sankara.»

C'est devenu le point de départ. Je voulais raconter les conséquences de sa mort sur des vies ordinaires, ces anonymes qui, le lendemain de l'assassinat, doivent décider comment se relever, comment continuer à vivre, à résister ou à se taire.

J'ai imaginé ces personnages en dialoguant avec nombre de Burkinabés, recueillant leurs témoignages tout en consultant plusieurs sources, dont le vu le film fruit d’un montage d’images d’archives du cinéaste suisse Christophe Cupelin, Capitaine Sankara.



Qu’est-ce qui vous a le plus frappé?

C'est la diversité des réactions. La colère, bien sûr, mais aussi le pardon. Des gens me confiaient: «Thomas Sankara est mort, c'était un échec, il fallait passer à autre chose.» Cette résilience, cette volonté de réinventer la lutte autrement, nourrie de ses valeurs mais pas figée dans un culte, m'a profondément touché.

Parmi ses valeurs, quelles sont celles qui restent toujours d'actualité?

La justice sociale et l’égalité à travers des réformes visant à lutter contre la faim, la corruption et à redistribuer les richesses. Il encourageait tant la consommation locale que l'autosuffisance alimentaire pour émanciper le pays de l'aide extérieure.

Sankara a aussi promu l'instruction, l'indépendance économique des femmes, et combattu l'excision et la polygamie. Il a aussi lancé des campagnes massives de plantation d'arbres pour lutter contre la désertification.

Enfin, ce qui m’a le plus marqué, c’est la fierté qu’il a donnée aux burkinabè et la conscience qu’ils peuvent agir sur le destin du pays et de l’Afrique.





Vous avez rencontré des proches de Sankara. Comment leurs paroles ont-elles irrigué l'écriture?


Oui, j'ai eu la chance d’entendre des interviews et de m'entretenir avec des personnes qui ont vécu ces événements de l'intérieur.

Ainsi, j’ai écouté Alouna Traoré, le Conseiller juridique de Sankara qui a réchappé à l'assassinat; le capitaine Boukary Kaboré, qui s’est efforcé de résister au coup d'État. Et même des détenus qui ont été chargés d'enterrer les corps.

Je me suis entretenu avec Odile Sankara, la sœur de Thomas, et j'ai écouté Mariam Sankara, la veuve de l’ex-leader burkinabè au fil d’interviews. Ce qui ressort de ces paroles? L'attente, le silence de Blaise Compaoré, puis la colère, et une forme de résilience.

Ces récits m'ont aidé à construire des personnages qui ne sont ni des héros ni des traîtres, mais des êtres humains tiraillés entre la peur et l'envie d'agir, entre la survie et l'intégrité.

Le titre de la pièce?

Des milliers de Sankara vient d'une citation de l’ancien président lui-même: «Si vous me tuez, des milliers de Sankara se relèveront.» Ce propos m'a tout de suite parlé et a guidé mon travail.

En 2015, j’ai commencé à m'intéresser à Sankara. L’insurrection populaire de 2014 était alors encore bien ancrée dans les mémoires. Pour moi, ces milliers de Sankara, c'était déjà cette jeunesse qui reprenait le fil des idées révolutionnaires. Mais ce sont aussi les milliers d'anonymes qui essaient de vivre simplement, dignement, après la disparition du leader.

J’ai imaginé des Burkinabès, mais aussi des Suisses - parce que Sankara a planté des graines partout, y compris en Europe. Ce titre, c'est une façon de dire que son héritage n'est pas un monument, mais un mouvement.

La pièce alterne entre deux époques: 1987, au lendemain de l'assassinat, et 2014, pendant l'insurrection qui chasse Blaise Compaoré. Pourquoi ce choix?


En 1987, je voulais explorer le choc et la stupeur. Les gens ne savaient pas si les militaires allaient reprendre le pouvoir, ni ce que cela signifiait. Comment se relève-t-on immédiatement? C'est une période figée, inquiète.

En 2014, vingt-sept ans se sont écoulés. Une nouvelle génération a grandi avec les idées de Sankara et de Norbert Zongo. Norbert Zongo était un journaliste burkinabé, fondateur de L'Indépendant, connu pour son combat contre l'impunité, la corruption et les dérives autoritaires. Il prônait une démocratie réelle, la liberté de la presse comme un devoir, la prise de conscience citoyenne et une justice sociale. Assassiné en 1998, son héritage continue de porter ses fruits.

Et pour la période de 2014?

L'insurrection populaire de 2014 est le moment où ces idées ressurgissent avec force.

Voici une époque d’espérance voire festive et risquée. L'alternance entre ces deux moments de l’histoire révèle comment la mémoire se transforme, comment l'héritage éthique et tragique de Sankara se transmet.

Quand je me suis intéressé à l’ancien leader burkinabè en 2015, ce soulèvement citoyen de 2014 était encore très présent dans les esprits.

Pour moi, ces milliers de personnes qui se réclament de Sankara, c'est d'abord cette jeunesse reprenant le flambeau des idées révolutionnaires. Mais c'est aussi tous ces anonymes qui essaient de vivre simplement et dignement après la disparition de Sankara.





Dans la pièce, Aminata est une jeune femme née au Burkina Faso, mais élevée en Suisse, qui revient sur la terre de ses origines après le décès de sa mère.


Aminata est un personnage fictif inspiré d’une histoire vraie entendue dans mes recherches. Elle perd sa mère et avec elle, le dernier espoir de comprendre ses origines.

Sa mère ne lui a jamais rien dit sur son passé. Elle est donc perdue, porteuse de cet héritage tragique. Son voyage au Burkina, au cœur de l'insurrection, lui fait découvrir les valeurs de Sankara, l'héritage moral.

Aminata est une messagère de cette transformation. Le peuple transforme l'héritage tragique en héritage moral pour aller de l'avant. À la fin de la pièce, elle ne sait toujours pas d'où elle vient, mais on comprend qu'elle aura la possibilité de le découvrir.

Ce n'est pas la réponse qui compte, c'est le chemin qu'on parcourt.

Parlez-nous de Rokiata qui traverse les deux époques. Elle semble incarner la mémoire vivante, une fidélité sans emphase...


Rokiata est également fictive: elle est une voisine de la famille Sankara. Proche de la famille, elle est frappée de plein fouet par la tragédie.

Elle est d’abord déchirée entre son envie de les aider et le devoir de protéger les siens. Très vite, elle veut retrouver la vie. Elle se méfie de l'Anonyme, cet étranger au comportement bizarre, mais elle est aussi à son écoute. Elle devient la dépositaire de son secret.

Lorsque nous le redécouvrons en 2014, elle est devenue une femme engagée qui milite pour la protection des femmes. Dans sa lutte, elle porte l’espoir que le drame de 1987 ne se reproduise plus.

Rokiata, c'est la résilience incarnée. Elle représente aussi l’engagement des femmes au Burkina et ailleurs, ainsi que le combat de Thomas Sankara qui était considéré comme l'un des plus grands féministes africains.

La scénographie, conçue avec Valeria Pacchiani, place le public en cercle, et les comédiens évoluent au milieu. Pourquoi ce choix?


Nous nous sommes dit que les milliers de Sankara, ce sont aussi les spectateurs et spectatrices. Nous voulions les inclure dans l'action, créer un espace fragile, toujours en danger.

Le cercle est à la fois un lieu de rassemblement et un lieu d'exposition. On y traverse des zones de secret, de deuil, de danger. Les comédiens se déplacent dans le public, jouent au milieu des gens, pour que chacun se sente partie prenante de l'histoire.

C'est une façon de rendre tangible cette idée que la mémoire est une affaire collective.

Votre texte est marqué par des silences, tirets, et phrases interrompues. On pense à ce que les mots ne disent pas.


Dans les répétitions, beaucoup de ces silences se sont transformés en suspens. Une parole interrompue, un fil de pensée qui s'arrête parce qu'on a peur de dire la suite, ou parce qu'on ne sait pas quoi dire. Nous avons appris à choisir les silences avec parcimonie, pour leur donner plus de poids.

Dans l’une des scènes entre Aminata et son père adoptif au téléphone, il y a un silence après un aveu difficile. Comme ils ne se voient pas, ce silence est particulièrement lourd. C'est un territoire de jeu, un espace où l'émotion affleure sans être dite.

Il y a cette phrase de Rokiata: «Nous sommes des milliers à tendre vers ce rêve.»

L'intégrité n'est pas un état, mais bien un mouvement. Les personnages ne sont pas des héros. La tisserande n'a rien fait, l'Anonyme a trahi, Rokiata a eu peur. Mais ils continuent à tendre vers quelque chose.

L’héritage de Sankara, c’est une exigence, une mesure. On se situe par rapport à lui, par fidélité, culpabilité ou ignorance. Mais on n'est pas lui. On est juste des humains, avec nos faiblesses, qui essayons d'avancer.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Des Milliers de Sankara

Du 6 au 15 mars 2026 à La Julienne, Plan-les-Ouates

Alexis Bertin, écriture et mise en scène - : Manon Reith, assistance dramaturgique et mise en scène - Collectif Puck

Avec Alexis Bertin, Urbain Guiguemdé, Safourata Kaboré, Laurent Sandoz et Joséphine Thiocone


Informations, réservations: https://www.saisonculturelleplo.ch/des-milliers-de-sankara


*Leader du Burkina Faso dès 1984, Thomas Sankara est assassiné trois ans plus tard, lors d'un putsch mené par son «frère d’armes» Blaise Compaoré, qui règnera 27 ans. En 2022, Compaoré a été condamné par contumace à la perpétuité pour ce crime.
Figure emblématique du panafricanisme, Sankara demeure une icône révolutionnaire, malgré les zones d'ombre persistantes notamment sur l'implication de puissances étrangères dans son meurtre.
Son héritage est largement instrumentalisé par l’actuelle junte au pouvoir, qui a dissous les partis politiques en janvier dernier, ndr.

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