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La saison dansée du Grand Théâtre

Publié le 02.11.2021

La saison 2021-2022 du ballet du Grand Théâtre renoue avec le merveilleux souvenir du Casse-Noisette signé Tchaïkovski et chorégraphié par Jeroen Verbruggen. L’opus fait assaut de lyrisme fantastique pour une fable sur le passage tumultueux des terres de l’enfance aux rivages adolescents. La native de Neuchâtel, Joëlle Bouvier, a su décliner les états de corps liés au tableau de l'amour tragique et des passions contrariées au détour du wagnérien Tristan & Isolde (du 25 au 29 mai 2022). Dans une scénographie de limbes aux teintes vertes que délimite un banc, les interprètes de Hora (du 17 au 20 mars 2022) signé Ohad Nahrin déploient leurs qualités gestuelles. De stylisation audacieuse en scènes de groupes d’un calme trompeur, une large palette de sentiments s’y exprime. Chorégraphe parmi le plus populaires, Angelin Preljocaj vient enfin signer une création historique à Genève, Atys (du 27 février au 10 mars 2022) de Lully. Pour sa première mise en scène à l’opéra, cet artiste toujours en quête puisera aux fondamentaux de la danse qu’il connait si bien, renouvelant une écriture gestuelle de toute beauté.

A l’origine de certaines de ces créations, on trouve le directeur du Ballet du Grand Théâtre depuis 2003, Philippe Cohen. Il passera le témoin à l’automne 2022 au chorégraphe le plus demandé en Europe, Sidi Larbi Cherkaoui. Homme discret, Philippe Cohen fut notamment Directeur des études chorégraphiques au Conservatoire national Supérieur de Musique et de danse de Lyon (1990-2003). Entretien.


Pour Casse-Noisette (6 au 16 novembre), Le Belge Jeroen Verbruggen propose un récit initiatique gothique rehaussé par les costumes et décors conçus par le tandem de stylistes baroques, On aura tout vu. Comment l’avez-vous découvert?

Philippe Cohen: Je l’ai vu pour la première fois comme danseur au sein des Ballets de Monte-Carlo (BMC) sous la houlette de Jean-Christophe Maillot. Interprète exceptionnel que j’ai suivi sur quatre ans et premier danseur au BMC, Jeroen Verbruggen conjuguait virtuosité et présence hors pair au fil d’un répertoire amplement diversifié, allant de Balanchine à Maillot.

Contempler des danseurs évoluant au plateau à la manière de chorégraphes a quelque chose d’atypique et singulier. Il est de ces danseurs parvenant à se couler parfaitement dans l’esthétique et la gestuelle requises. Tout en pouvant développer des dimensions éminemment personnelles au sein de l’œuvre dansée qu’il défendait dans sa musicalité gestuelle.



Et le lien avec le ballet féérie sur la partition de Tchaïkovski?

Il y eut l’envie de monter à nouveau un Casse-Noisette après celui de Benjamin Millepied créé au GTG en 2005. D’une rare complexité dansée, l’opus du chorégraphe français rendait bien l’initiation enfantine vers l’inconnu en passant par le monde. Avec Jeroen Verbruggen, il ne s’agissait pas de se couler dans l’esthétique d’un catalogue de jouets avec sa ribambelle de personnages à macarons et petites couettes. Mais bien de rendre compte de la gravité ludique de l’œuvre sur un mode baroque.

La lecture de Verbruggen m’a séduit, un bal baroque limite décadent. La dimension cauchemardesque du conte dû à E.T.A. Hoffmann ressort sur un mode lisible et pertinent. L’impressionnant aspect visuel griffé par le tandem stylistique d’On aura tout vu c’est ainsi vu quelque peu allégé pour les besoins de nombreuses tournées du spectacle.

A quoi répond la commande d’une création chorégraphique chez vous?

Au coup de cœur pouvant s’inscrire dans le temps long, étant une personne extrêmement patiente par nature. L’unique chorégraphe avec lequel j’ai connu un enthousiasme radical fut l’artiste belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui qui créa Loin en 2005 pour le Ballet du Grand Théâtre (une œuvre fraternelle interrogeant la rencontre et l’altérité, ndr).

Autre production sensible, Tristan & Isolde (25 au 29 mai 2022), dont la chorégraphe neuchâteloise Joëlle Bouvier n’était pas, à l’origine, une intime de l’œuvre de Wagner.

A l’image de ce que pensait la chorégraphe et interprète américaine Isadora Duncan, Wagner a la réputation d’être indansable. Après sa réalisation réussie de Roméo et Juliette (GTG, 2009), autre récit d’amour et de mort inspiré des extraits de trois suites pour orchestre de Serge Prokofiev, le désir de Joëlle Bouvier était de travailler sur l’opéra. Ceci en évitant l’écueil de se noyer dans la musique ici de Wagner. Ainsi des fragments de l’œuvre furent choisi. Avec la volonté de préserver une grande cohérence musicale et de choix narratifs.





Côté gestuelle, il y a une fluidité maritime alternant avec des attaques plus tourmentées.

Le postulat de départ de la chorégraphe était précisément sa relation à l’eau, source de vie. Celle-ci bien au-delà d’un écho esthétique avec le mouvement des vagues. Cela débute par nos gestations communes dans le ventre de nos mères, où l’on vit littéralement dans l’élément liquide. Mais dès la naissance, l’eau peut aussi devenir source de mort, nous enlever la vie. D’où une partition gestuelle épisodiquement au bord du précipice.

Ohad Nahrin est l’un des chorégraphes les plus demandés à l’international. Son Hora (du 17 au 20 mars 2022) déjoue bien des attentes. Et compte de grands classiques revisités côté musiques (Wagner, Strauss, Sibelius ou Debussy).

J’ai toujours adoré les compositions signée Ohad Nahrin vues notamment à Paris et au Festival Montpellier Danse. Comme pour le chorégraphe américain William Forsythe, il s’agit de montrer encore ce qui fait la vitalité et l’acuité de sa production artistique. La pandémie ne l’a pas permis pour sa nouvelle création, qui devait avoir lieu en décembre 2020.

Avec Hora, on est souvent tenu à distance d’une gestuelle âpre et véloce, violente et jubilatoire, traversée d’un véritable instinct de survie, souvent privilégiée par le chorégraphe. Nous voici face à l’œuvre d’un artiste rassuré, épanoui et n’ayant guère plus à prouver. Hora est tissée d’une épure gestuelle extrêmement fine, quasi minimaliste. Cette délicatesse et légèreté de mouvements, par instants tragiques, nous emmène dans l’univers du rêve.

Chorégraphe parmi les plus populaires qui soit, Angelin Preljocaj est à la création d’un opéra-ballet très attendue, Atys (27 février-10 mars 2022).

Tragédie en musique composée par Jean-Baptiste Lully (1632-1687) sur un livret de Philippe Quinault, Atys est un sommet de l'art lyrique naissant. L'amour est au cœur de l'intrigue de cet opéra ballet. Son héros meurt suscitant une émouvante déploration. A la mise en scène et la chorégraphie, Angelin Preljocaj a prouvé qu’il sait allier une belle sensibilité musicale à une capacité reconnue de créer des spectacles de haute tenue. Face à cette œuvre aux intriques parfois complexes, il a réalisé, dans la présentation de son projet de création, un travail d’épure et de compréhension d’une grande pertinence et cohérence.





Danser sous la houlette d’Angelin Preljocaj, qu’est-ce que cela signifie?

Aux jeunes danseurs et danseuses, œuvrer aux côtés d’un mythe chorégraphique, dont on sait l’art de la transmission, sera une magnifique opportunité. Sa connaissance de l’histoire de la danse est unique ainsi qu’ici du siècle de Lully. Loin d’être dans un déni, voire le rejet du passé, l’artiste s’est toujours inscrit dans une continuité historique des formes et expressions dansées, étant profondément marqué par l'histoire des ballets classiques, tout en demeurant très contemporain. Il propose ainsi des réalisations novatrices, passionnantes. Et qui parlent largement à un public d’aujourd’hui.

Vous le connaissez bien?

Je le suis depuis ses débuts comme danseur en 1982 au sein de la compagnie du chorégraphe français historique Dominique Bagouet. Fort de collaborations fructueuses avec des artistes plasticiens de renom - Fabrice Hyber, Adel Abdessemed…, ndr -, Angelin Preljocaj a toujours misé sur des scénographies et des costumes de scène comme matières intimement liés à la dramaturgie de ses créations. Pour Atys (du 27 février au 10 mars 2022), il a choisi la plasticienne et sculptrice française Prune Nourry (elle s’intéresse à la science et à l’anthropologie, l’artiste fit sensation avec Terracotta Daughters, œuvre inspirée des guerriers de terre-cuite de Xi’anen en Chine, ndr.)

Sur le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui vous succèdera en juin 2022 après que vous l’ayez invité à créer Loin (2005) au GTG, participant à le révéler à un large public…

Cet artiste généreux a su développer amour et respect immodérés pour les artistes et les personnes qui collaborent avec lui. Doté d’une écoute exceptionnelle, il excelle à chercher et mettre en valeur ce que chaque interprète peut apporter à une création. Pour mémoire, Sidi Larbi Cherkaoui a présenté en janvier 2021 au Grand Théâtre Pelléas et Mélisande aux côtés de Damien Jalet dans une scénographie Marina Abramović. Il est connu du public romand pour avoir donné au GTG Loin en 2005 et 2008 ainsi que Fall en octobre 2019 dans le cadre du programme Minimal Maximal.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Grand Théâtre de Genève

Casse-Noisette, du 6 au 16 novembre

Atys (du 27 février au 10 mars 2022)

Hora (du 17 au 20 mars 2022)

Tristan & Isolde, du 25 au 29 mai 2022

Informations, réservations:
https://www.gtg.ch/saison-21-22/?filter=ballet