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Révéler et oser la nuit

Publié le 20.11.2021

Dans Ouverture nocturne de Lucile Carré, visible au Grütli jusqu’au 30 novembre, trois femmes vivent, rêvent ou un peu des deux, une nuit sur terre. Comme un refuge à désirs, un embrayeur de fantasmes. Cette nuit s’achèvera-t-elle par la quête de consolation, roulée en boule dans les plis d’une dune? Si le nocturne se révèle douleur, fin parfois abrupte, cécité inquiète, elle est aussi le lieu partagé entre errances et force retrouvée dans les plis d’un costume pailleté de «Sexy SuperGirl».
La couleur nuit découvre cette «Sexy SuperGirl» aiguillonnée par une chamane. Avant que celle-ci ne se mette en retrait dans le sable. Réclamer et convoquer la nuit sous les spotlights se révèle aussi électrisant que périlleux ou déjanté. En lisière de dancefloor, des regards féminins cristallisent les possibles et les émotions contrastées dans une atmosphère voulue libératrice et foisonnante de fantaisie. Rencontre avec Lucile Carré, metteuse en scène et autrice autour de la nuit qui fend les carapaces.



Cette création semble d’aujourd’hui, avec nos nuits en sursis succédant à la grande fermeture des boîtes durant dix-huit mois.

Lucile Carré: Et pourtant, la maquette du spectacle a été réalisée en 2018. Mais plusieurs de ces dimensions résonnent aléatoirement et fortement, par anticipation, avec certains aspects des nuits sous régime pandémique. Ainsi notamment lors d’un monologue passé par la chamane posant avoir «perdu l’envie des nuits dehors, l’envie de s’oublier sur les dancefloors.» Ou cette interrogation: «Où trouver l’apaisement, quand les nuits sont aussi moches que les jours?» Pour ma part, la nuit est souvent source d’apaisement.



Comment est née cette création?

Les prémices d’Ouverture nocturne se situent encore plus en amont, en 2015. Une nouvelle législation sur la restauration, le débit de boissons, l'hébergement et le divertissement (acceptée par le Grand Conseil genevois en mars 2016, ndr) et donc des lieux alternatifs comme L’Usine me semblait participer à faire prendre les gens de la nuit possiblement comme des «délinquants».

Pour le reste, il s’agit d’une écriture de plateau. La partie centrale constitue une initiation à la nuit qui se déroule dans une atmosphère proche de l’adolescence. On y suit le destin d’un personnage, Sexy SuperGirl. Elle a demandé l’aide d’une chamane afin de pouvoir enfin entrer dans les clubs où elle se voyait refusée par le passé.

Mais encore…

L’ensemble du travail scénique s’est développé sur un mode abstrait ne montrant pas concrètement les lieux traversés. Il s’agit ainsi d’une forme de conte initiatique, de rituel expérimenté. Le dessein est de former une bande, retrouver un esprit d’équipe, tisser des amitiés, ne serait-ce que le temps d’une nuit.

Toutes les images de l’épisode Je réclame la nuit proviennent d’un livre photos sur Cardiff, intitulé Cardiff After Dark - des situations mêlant laisser-aller, travestissement queer, mélancolie, jubilation et corps de fêtards terrassés par l’alcool jalonnent cet ouvrage signé Maciej Dakowicz, ndr. Il y a une manière unique dans ce livre de faire littéralement corps avec la ville. Ce fut une révélation. C’est précisément ce type de nuit déglinguée que l’on peut trouver en Angleterre que ces trois filles réclament.





L’entame de la pièce se déroule à Manchester, la nuit.

Par une série de manifestations tragiques dans l’ancienne cité ouvrière anglaise en crise qui vit la naissance du groupe Joy Division (formation rock mythique à la poésie funèbre, ndr), il s’agissait d’évoquer le monde la nuit à travers un portait éminemment subjectif. A l’origine, je souhaitais d’ailleurs réaliser un spectacle autour de Peter Hook, ex-bassiste de Joy Division, qui possède une manière singulière de raconter son histoire. Une ode à la liberté de créer avec les copains.

D’où cette vision dystopique de Manchester qui m’est venue dans une bibliothèque de la ville. Avec des êtres devenus aveugles à force de consommer des Baked Beans ou haricots blancs cuits dans une sauce tomate aromatisée. C’est évidemment fictionnel.





Quelle est le rôle de la nuit?

La question initiale demeure: «Où trouver l’apaisement quand les nuits sont aussi moches que les jours». Toute la pièce se travaille en termes d’ouverture d’espaces. Déprise des obligations du jour de fonctionner et performer, la nuit, c’est aussi s’immerger dans un autre temps, se mettre en retrait de la vie diurne, ses demandes et sollicitations.

Je me suis inspirée de la pensée du philosophe français Michael Fossel (La Nuit. Vivre sans témoin) explorant le nocturne comme un espace émancipé à toujours réinventer. Parce qu'elle est une manière singulière de voir et percevoir, tissée de danse, alcool et aussi angoisse, échappant aux regards inquisiteurs des autres, la nuit serait-elle la seule manière de vivre enfin libre?

Et la dimension enveloppante de la nuit?

Le spectacle module nombre d’atmosphères et variations lumineuses se cristallisant autour de l’idée de club. Nous l’avons décalé, le club se métamorphosant en un lieu fantasmagorique rythmé de projections sur les visages et dépliant un travail sur le regard. Je songe ici au cinéaste et écrivain Ian Sinclair qui a arpenté la banlieue de Londres devenue le théâtre d’un cauchemar éveillé et inspiré.

Par essence, la nuit ne permet-elle pas aussi d’échapper aux regards? C’est ce qui m’a intéressée. D’où l’essai de trouver une utopie d’être ensemble, de tomber les masques pour un temps. Et d’assumer pleinement les regards portés sur soi lorsque l’on est une fille plongée dans des états pas possibles.


Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Ouverture Nocturne,
De Lucile Carré
Avec Marion Thomas, Marie Ripoll, Tamara Fischer

Informations, réservations
: https://grutli.ch/spectacle/ouverture-nocturne-2/
+41 (0)22 888 44 84