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Une vie en apesanteur

Publié le 24.04.2022

Elle et lui se rencontrent, s’aiment, ont des enfants, les jours et les nuits s’enchaînent entre songes d’acrobaties et train-train quotidien au gré de Dans ton cœur. A découvrir du 28 avril au 1er mai dans le cadre de la saison du Théâtre Forum Meyrin. Son smartphone vissé à l’oreille, Claire Aldaya est une héroïne d’abord poursuivie, cernée. Puis elle se révèle une voltigeuse émérite. Métamorphosée en Superwoman foraine, elle excelle à aligner les évolutions proches de la saga Matrix. Sans filins ni effets spéciaux. Du grand art au cœur d’une mécanique horlogère finement réglée. Un jour, elle rêve d’amants. Et son compagnon tombe dans les champs magnétiques d’une autre.

On retrouve dans ce spectacle à mi-corps entre cirque, acrobatie, théâtre et cartoon, un esprit grave et léger cher à la comédie musicale et blockbuster La La Land. Sans les chansons, évidemment. Mais avec une musique expressive jouée live par des musiciens haut perchés autour de la scène. Cette fresque en amour et désamour retrouve ce fabuleux et ordinaire destin de toute vie en couple. Rencontre avec le metteur en scène Pierre Guillois et l’acrobate Claire Aldaya de la compagnie Akoreacro.



Comment s’est déroulée votre rencontre avec la compagnie Akoreacro?

Pierre Guillois: Elle avait découvert mon travail au détour d’un spectacle sans paroles, Bigre, joué à Forum Meyrin. Ce fut une passerelle pertinente attestant que je pouvais réaliser une création sans avoir nécessairement recours aux mots. Nous avons ainsi passé une année ensemble à écrire une production acrobatique pour enfants et tout public. Ceci à partir de la contrainte propre aux agrès notamment. En s’appuyant sur des improvisations, il s’agit d’un travail d’exploration commune.



Vous retrouvez le côté à la fois tendre et transgressif de certaines comédies musicales.

Au départ, nous n’avions pas pensé à la comédie musicale, car Dans ton coeur ne compte aucune séquence chantée. Mais il existe bien un décor musical si essentiel au sein d’Akoreacro, une compagnie labellisée «cirque et musique». Il y a donc une composition originale extraordinaire qui accompagne la valse des corps. Et les musiciens sont intégrés dans la scénographie développée sous chapiteau. Du coup, nous sommes conduits à une forme de naïveté propre au genre de la comédie musicale. Dont l’atemporel Brigadoon de Vincente Minelli avec Cyd Charisse et Gene Kelly reste l’un des plus beaux rêves éveillés à mes yeux.

Comment avez-vous conçu l’épisode où l’héroïne fait des sauts périlleux et vrilles tout en étant au téléphone?

La scène est venue d’une réflexion et d’un effet autour du quotidien et des objets qui le peuple. Le personnage est dans une cuisine et s’adonne à de petits rituels classiques faits de gestes ordinaires de tous les jours. Il a fallu construire une narration concentrant des mois voire plusieurs années dans la vie de l’héroïne. On voit ainsi qu’elle va accoucher d’un premier enfant puis d’un second.

La séquence de quinze minutes dévoile aussi la détérioration de la relation amoureuse au sein du couple. Continument au téléphone, la protagoniste principale voit son espace s’agrandir, se dilater alors même que l’amour entre elle et son compagnon se réduit. Toute à ses tâches ménagères, elle virevolte, saute, évolue entre ciel et terre aidée de ces spectres que sont les porteurs de l’acrobate.

Est-ce une forme de «bricolage virtuose»?

Je me reconnais dans le bricolage quand il revient à mettre en jeu des genres et registres contrastés: cirque, cabaret, spectacle musical, théâtre gestuel, burlesque, comédie, drame… C’est dans ces formes que je puise une matière théâtrale.





Il y a ainsi des situations incertaines qui pourraient se révéler délicates.

C’est toujours un jeu complexe d’équilibriste entre rire et ici, par exemple, des courses-poursuites aux ressorts burlesques et comiques. Cela reste dans sa mission et son esprit, un spectacle pour enfants et intergénérationnel voulu fédérateur. Les acrobates font du cirque sous chapiteau. Et, partant, du spectacle familial.

Mais encore…

Le défi de Dans ton coeur? Comment montrer un couple qui se déchire, la tromperie, tout en y mettant des formes et émotions recevables par tous. Pourquoi renoncer à évoquer des réalités âpres, difficiles qui font partie de ce qui est essentiel pour moi au théâtre. Cela permet d’avoir des ressorts mélodramatiques. Si les protagonistes ne sont pas exposés aux difficultés et problèmes, rien ne se passe sur scène. Il s’agit donc de construire des tensions dramatiques propices à susciter des émotions au sein du public.

Qu’est-ce qui vous a séduite avec la compagnie Akoreacro dans le travail de Pierre Guillois à la mise en scène?

Claire Aldaya: A travers la découverte de sa création saluée d’un énorme succès, Bigre, c’est sa capacité hors pair de pouvoir raconter une histoire singulièrement sans paroles. Acrobates, nous travaillons essentiellement avec le corps, les mouvements et situations pour parler et raconter l’histoire. S’il parvient à cette alchimie avec des acteurs.trices de théâtre, il saura certainement la développer en compagnie d’acrobates.





Parlez-nous de votre personnage dans la première scène?

Le spectacle débute par une femme solitaire faisant face à un groupe d’hommes. Ils se révèleront essentiellement les porteurs de l’histoire pour le personnage acrobate que j’interprète. D’emblée, Il y a ainsi la volonté d’attraper le public en lui donnant une émotion saisissante. Si cette femme se retrouve poursuivie, traquée, cette lecture d’une destinée périlleuse sera comme lissée et polie au fil du spectacle. On ne sait d’ailleurs si ces hommes qui la poursuivent sont ses démons, le fruit de son imagination ou la violence que peut subir la femme sous le regard de l’homme.

Le spectacle garde un côté enfantin.

Oui. Il est écrit à destination d’un public enfants et familles. Mais Dans ton cœur permet de multiples lectures avec notamment des références cinématographiques, dont le cinéma muet où la musique raconte beaucoup. C’est ainsi un travail sur l’image, le son et la lumière, une histoire d’amour entre le théâtre, l’acrobatie et la musique. Cette création raconte l’histoire quotidienne d’un couple avec ses moments touchants, passionnels. Elle change aussi avec bonheur les codes du cirque traditionnel, où la prouesse technique est mise au premier plan. La charge acrobatique très forte de Dans ton cœur est rendue fluide comme naturelle. Ceci afin que le spectateur ne se rende jamais compte de la difficulté d’exécution. La prouesse est au service d’une narration, d’une poésie et d’un rêve. Chorégraphiée et mise en récit, la performance de haut niveau ne sera jamais une mise en danger de la vie de l’acrobate.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Dans ton coeur
Dès 7 ans

Cie Akoreacro, Pierre Guillois, Claire Aldaya

Du 28 avril au 1er sur le Parking du Centre sportif des Vergers, Meyrin
Un spectacle de la saison du Théâtre Forum-Meyrin

Informations, réservations:

https://www.forum-meyrin.ch/spectacle/dans-ton-coeur-0