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Vestiges du couple et vertiges de la création

Publié le 16.11.2021

Rarement jouée, la pièce Dans le bar d’un hôtel de Tokyo, adaptée sur un mode abstrait et pulsionnel par Manon Krüttli dans une nouvelle traduction de Guillaume Poix, au Poche du 17 novembre au 21 décembre, nous parle du déclin d’un peintre célèbre et de la perte de l’être aimé. Ou plus précisément comme l’écrit Tennessee Williams dans Lettre à un metteur en scène (1969): «La pièce… traite de l’échec ordinairement précoce et particulièrement humiliant qui frappe l’artiste. Il s’est, au début de sa vocation, quasi totalement dédié à son œuvre.»
«On a tous quelque chose en nous de Tennessee / Cette volonté de prolonger la nuit / Ce désir fou de vivre une autre vie…», chante justement Johnny Hallyday. Mark et Miriam, chacun des deux personnages est hanté par la solitude et broyé par son déséquilibre. L’artiste peintre reconnu, adulé et alcoolique est brûlé par son vertigineux désir de fusion avec la couleur. Sa compagne, elle, fascine dans son aspiration sans cesse contrariée de garder le contrôle et de se préserver à l’intérieur tout en étant l’objet de désirs croisés. Rencontre avec la metteure en scène Manon Krüttli.

Quelle est votre approche de cette oeuvre méconnue?

Manon Krüttli: Ce qui m’a intéressée dans l’une des dernières pièces de Tennessee Williams alors très malade est son étonnant côté non normé. Comme un film mal étalonné. Dans le sens où les situations et les êtres sont instables, à la dérive. L’un de mes territoires de recherches est précisément constitué de tout ce qui peut évoquer l’entre-deux, l’interstice, l’intervalle.



Mais encore…

Le premier temps de travail sur la pièce s’est déroulé en janvier dernier, période où il était possible de répéter, mais où les théâtres étaient fermés. La création s’est donc déployée dans un temps incertain, littéralement un temps d’entre-deux. Du coup, il est troublant de la faire revenir à la mémoire, la remettre en scène lors de répétions reprises en novembre.

Pour partie insaisissable, Dans le bar d’un hôtel de Tokyo a une dimension d’OVNI singulier. On peut se demander si elle constitue ou non une critique sous-jacente du théâtre classique américain et de sa variante psychologico-réaliste. C’est un texte allégorique et existentialiste, dans le même temps.

Il y la physicalité des personnages, qui continuent «à agiter des ombres où n’a cessé de trébucher la vie» (Antonin Artaud)

Ce sont des corps qui ne sont littéralement pas en place tant ils sont heurtés, décentrés et pas entiers. S’il ne devait y avoir qu’un corps non scindé, ce serait celui formé par Mark et Myriam tentant de combler le vide en eux. Cette union première que ces êtres forment en tant que couple est remise en question par plusieurs éléments au fil de l’intrigue.

En premier lieu, le temps qui passe. Ensuite par la plongée dans son œuvre peint que fera le personnage de Mark. Il rompt, interrompt, met radicalement en question son union avec la figure de Miriam pour ne faire qu’un avec sa création picturale. Un élément narcissique, utopique et rêvé aussi. Les voici tous deux boiteux et incapables de compromis. Ou plutôt d’un réel mouvement vers l’autre.





Comme souvent, la partition a un lien puissant avec la vie de son auteur, qui se sentira souvent seul, déprimé et incompris…

A l’époque la conception de sa pièce, le dramaturge américain vient de subir un internement hospitalier d’une violence inouïe - pour dépression sévère, dépendance aux amphétamines et autres psychotropes soutenant sa production littéraire, troubles cognitifs… ndr. Après le décès de son ami intime, Tennessee Williams s’est alors fortement projeté dans les personnages de Mark et Miriam allant jusqu’à s’écrire à travers eux.

Dans le bar d’un hôtel de Tokyo est-elle une «pièce malade»?

C’est plutôt un texte où l’on sent avec une grande acuité l’influence du médicament. On navigue ainsi du concret le plus prosaïque à des régions bien plus floues, moins maîtrisées chez un auteur qui passe pourtant pour un roi de l’art dramatique.

L’écriture, incisive parfois hachée, tronquée, est marquée d’une dérive rejoignant celle, existentielle, de son auteur. C’est d’autant plus touchant que cet écrivain gay brouille et interroge les limites du genre, à l’hétérosexualité, à l’homosexualité, en se reconnaissant tant dans une figure masculine que féminine de sa pièce.





Et pour la variation scénographique?

Avec Anna Popek qui a réalisé la scénographie de la saison du Poche autour du salon, nous avons travaillé sur différents plans déployés dans la verticalité. Ceci avec une trappe et une toile peinte en point de fuite, comme un ailleurs plastique et non vécu. Cela tout en ouvrant le champ spatial en hauteur pour saisir architecturalement la pièce.

Qu’induit ce choix?

L’entièreté de Dans le bar d’un hôtel de Tokyo est pensée tel un diorama (un mode de reconstitution en volume d'une scène historique, naturaliste..., ndr). En compagnie de Jonas Bühler aux lumières et Jonas Bernath pour le son, il y a l’essai de travailler cette pièce éminemment théâtrale dans le sens d’en faire un objet d’installation plasticienne. Nous modulons sur des climats, des êtres-là, une forme de tableau vivant.

Qu’apporte encore le diorama?

S’il l’on prend l’exemple des musées, il s’agit d’une tentative d’enfermer le réel dans une boîte et de pouvoir s’y arrêter. Par le travail sur les tessitures et voix des interprètes, la mise en scène et en jeu amène à s’interroger sur ce qui produit un effet de réel, ce qui peut faire vrai en scène. Voici un endroit très fin à rechercher pour l’acteur.

Dans notre travail, nous tentons de nous éloigner du réalisme théâtral afin de privilégier l'effet de réel. Ceci dans le but de réduire la distance entre les spectateurs et l'action scénique. Il s’agit ainsi de fuir le réalisme pour revenir à toute la tension contenue dans la pièce, qui s’inscrit dans le sillage de l’Actor’s Studio. Soit cette pensée que ce que l’on joue sur scène doit paraître vrai, si ce n’est vraisemblable. Une idée que nous avons tenté d’interroger, voire mettre en crise.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Dans le bar d’un hôtel de Tokyo, Tennessee Williams
Du 17 novembre au 21 décembre

Manon Krüttli, mise en scène
Avec Jeanne De Mont, Fred Jacot-Guillarmod, Jean-Louis Johannides, Zacharie Jourdain

Informations, réservations:
https://poche---gve.ch/spectacle/dans-le-bar-dun-hotel-de-tokyo
+41 (0)22 310 37 59