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Voyages intérieurs

Publié le 15.01.2024

Salué par le Prix Nobel de littérature, Jon Fosse nous guide à travers une odyssée poétique et introspective au détour de Rêve d'Automne, à découvrir dans une mise en scène signée Denis Maillefer à La Comédie de Genève du 18 au 28 janvier.

L'histoire se dévoile dans un paysage quasi abstrait, offrant un regard subtil sur les tourments intérieurs de personnages en quête de sens et de rédemption. Mêlant passé et présent, la pièce ne suit pas une trame narrative conventionnelle, mais explore plutôt les méandres de la pensée de ses protagonistes. Elle s’ouvre sur un huis clos familial où les non-dits et les tensions refoulées émergent au fil de dialogues concis naviguant entre réalité et rêverie. Empreints de motifs et de silences évocateurs, ils créent une atmosphère de tension contenue.

L’invisible marche avec le visible, la vie avec la mort. Lui, doit assister aux funérailles de sa grand-mère. Elle, répond à un besoin irrépressible d’être en ce cimetière. Les échanges flottants sur un rythme musical entre l’homme et la femme dessinent une belle réflexion sur le temps et la difficulté à se dire. «Nous nous sommes manqués l’un à l’autre pendant longtemps/ Mais aucun de nous deux n’a osé le dire», confie-t-elle.

L’écrivain norvégien maîtrise l'art sans ponctuation de suggérer plutôt que d'expliciter. Les personnages sont ainsi des énigmes à déchiffrer, laissant leurs phrases en suspens, cherchant leurs mots. Non sans humour. Chacun.e semble être à la recherche d'un équilibre entre la réalité extérieure et son monde intérieur tumultueux.

Rêve d'Automne est une invitation à plonger dans les profondeurs de soi, au gré des saisons de l'âme. Rencontre avec le metteur en scène Denis Maillefer. Qui aime une langue théâtrale à la fois directe et très écrite.



Comment avez-vous abordé la langue singulière trouée de silences de Fosse, qui suit les retrouvailles déphasées de deux êtres dans un cimetière?

Denis Maillefer: C’est une écriture musicale faite aussi de répétitions. Leur fonction? Être certain que les autres ont bien compris ce que l’on voulait dire. Et surtout que l’on ait bien saisi soi-même. Je les vois à l’image de reprises présentes avec variations dans des opéras de Haendel.

C’est comme s’il fallait dire la même chose, mais de manière parfois légèrement différente afin que le propos résonne autrement. Et qu’il soit possible de l’entendre d’une autre manière. Il est troublant de se retrouver continûment dans une sorte de premier degré étrange.



Que pensez alors des personnages?

Il ne s’agit au fond pas de personnages faisant de nombreux sous-entendus, encore moins des calculs. On les découvre loin de vouloir obtenir à tout prix quelque chose de l’autre. N’est-ce pas cette dimension qui les rend fragiles? Leurs pensées se retrouvent littéralement dans les mots. Ou inversement.

Il existe des troubles dans le temps, suspensions et accélérations temporelles se succédant.

Face au temps dans cette pièce, le dilemme est le suivant. Faut-il éclaircir ce qui est trouble ou le laisser en suspension? À mon sens, il est préférable de ne point trop éclaircir, ce pari se révélant impossible. Ainsi, au sein de la même scène, le père et la mère n’évoluent pas dans une temporalité identique au long de leur première apparition conjointe. Je vois la pièce posant des personnages qui revivent des événements. Et ces derniers en viennent à se chevaucher.

Mais encore?

C’est une œuvre sur la mémoire qui nous échappe. Et sur le temps qui ne passe pas pour tout le monde uniformément et au même rythme. D’où l’impression de fantômes jouant en permanence une pièce identique. C’est une référence malicieuse à l’interprète rejouant le spectacle chaque soir. L’écriture de Fosse est virtuose et troublante.





Qu’avez-vous retenu de cet homme marié avec un enfant, et de cette femme, passante en transit?

Dans une forme de ballet lent et incertain entre ces deux êtres, il me semble important que ces personnages affirment ce qu’ils disent, jusque dans le doute. Pour se convaincre soi-même de ce que l’on dit, il est bien de formuler les dialogues relativement forts, y compris au cœur de l’atmosphère ouatée de cette pièce humaniste, mais sans concession.

L’homme et la femme évoluent comme des aimants entre attirance et répulsion.

J’utilise l’image d’une méduse qui se gonfle et se referme. Aimant est le mot juste pour dépeindre leur relation. C’est la femme qui affirme le désir. Lors de leur deuxième scène, elle demandera de manière assez brutale d’être «prise» comme elle le dit.

Il existe dans la naïveté, la pureté des personnages, cette capacité à exprimer tout ce que l’on veut. Sans pudeur, filtre ou convenance. Il me semble essentiel de travailler chez les protagonistes de la pièce cette capacité à être étonné.

Partant, l’homme n’avait pas prévu de rencontrer la femme. On ne peut s’empêcher de songer à des personnages en errance. Tout en restant mystérieux, leurs échanges tournent souvent autour de l’idée d’être ensemble et l’essentialité des questions amoureuses.

Il est aussi question d’énergie.

Nous essayons de révéler l’énergie animant ces figures plutôt que ces personnages selon Jon Fosse. L’une des qualités de ces figures? Leur capacité d’être entièrement dans le présent. À mes yeux, cet aspect rend les choses à la fois cruelles et tendres.

L’écrivain norvégien Jon Fosse nomme exceptionnellement ces personnages. De fait, il n’existe dans l’immense majorité de son œuvre théâtrale que des désignations génériques des personnages sous le genre, l’homme et la femme ou le statut familial, le père, la mère. On peut y relever un caractère presque biblique chez un dramaturge interrogeant le religieux comme un élément de fragilité spirituelle.





La question de la disparition est abordée par la femme évoquant «les innombrables gens» décédés.

À ce propos, je pense notamment à l’écriture du Français Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance, une évocation pleine de doutes et d’incertitudes autour des personnes disparues et le mystère qui les entourent.

Dans l’ensemble de son œuvre, Jon Fosse évoque souvent la finitude des choses, leur volatilité et leur relativité aussi. Tout semble tissé de rien rappelant de loin en loin certaines dimensions du théâtre de Samuel Beckett.

Pour la femme de Rêve d’automne, cette réflexion autour des morts me semble essentielle. Comment ne pas songer avec elle que toutes les villes ont été bâties par des personnes qui sont aujourd’hui décédées pour la plupart ? Il est étonnant de voir la naïveté (au sens noble du terme) avec laquelle les personnes disent ici les choses incroyablement profondes qui les troublent derrière l’apparente banalité des propos.

Qu’en est-il de l’humour au détour de cet échange entre la mère et le fils: «Je n'ai rien dit pas un mot - Non rien dit peut-être rien dit mais tu le dis tout le temps quand même»

Assurément, ce dialogue témoigne de manière frappante de l’humour chez Jon Fosse. Mais d’autres passages de sa pièce en témoignent. À mon sens, la mère est un personnage tragiquement drôle. Elle ne cesse ainsi de parler, remplissant le vide et l’espace. D’où un côté chez elle à la fois émouvant, épouvantable et franchement comique, voire burlesque. Cette mère a le don de vampiriser tout le monde malgré elle. C’est finement observé.

Parlez-nous de l’énigmatique personnage qu’est Gry...

Cette femme est l’ancienne épouse de l’homme. Elle fait partie des attaches économiques, logistiques, sociales qui étaient celles de l’homme. À contrario des autres, ce personnage a un nom, étrange en français. Il est là pour donner une idée de ce que l’homme veut quitter et du réel des choses.

Ceci dans le fantasme d’un amour pur, différent. Un amour qui n’est pas accroché aux contingences classiques d’un couple, de l’ennui au fait de devoir régler les factures. Cette femme est d’ailleurs aussi en deuil. Les trois personnages féminins de la pièce dessinent une forme de sororité finalement pacifiée qui les réunit. Elles sont ainsi liées par la perte d’une personne décédée.

Quelques impressions de la scénographie...

La pièce se déroule dans un cimetière stylisé, quasi abstrait. Ce lieu entre deux mondes aligne des tombes en pierre identiques. Le cimetière pouvant être un lieu étrangement beau, où l’on aime à se promener. Elles en deviennent presque une installation d’art contemporain. En fond de scène, un grand écran rendra compte du temps qui passe.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Rêves d'automne
Du 18 au 28 janvier 2024 à La Comédie de Genève

Jon Fosse, texte - Denis Maillefer, mise en scène
Avec Isabelle Caillat, Joëlle Fontannaz, Vincent Fontannaz, Marie-Madeleine Pasquier, Roland Vouilloz

Informations, réservations:
https://www.comedie.ch/reve-dautomne

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