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Dépasser la vitesse de l'ombre

Publié le 15.03.2026

Il y a quatre ans, le régime de Poutine lançait sur l’Ukraine une invasion à caractère colonial et génocidaire dont les ambitions initiales, explicitées dans la doctrine Sergueïtsev*, ont rencontré une résistance inattendue.

Au prix d’une génération fauchée et de territoires rasés, l’Ukraine continue de résister, mais l’attaque s’étend sur la durée, aussi (ir)réelle qu’au premier jour. Du point de vue russe, comment tenir tête à la défaite morale qui gagne son propre pays?

C’est depuis cette position inconfortable que le théâtre KnAM ouvre quelques brèches avec I’m Fine, un spectacle à découvrir les 19 et 20 mars 2026 à l’Usine à Gaz de Nyon.

Dans la continuité de ses précédentes créations, le KnAM se fait le relai énergique et bouleversant de voix recueillies des deux côtés de la frontière. Qu’elles soient fortes ou épuisées, toutes sont témoins de l’accablement que fait peser la guerre sur les esprits.

En mars 2022, l’utopie fragile du théâtre implanté à Komsomolsk-sur-Amour devait s’exiler en France, et c’est en repartant de zéro que l’optimisme de Tatiana Frolova - fondatrice du KnAM - s’est construit un nouveau chez nous.

En nous y conviant, les voix rassemblées dans I’m Fine osent dire, comme d’autres peuples en résistance, Je vais bien.

Entretien



Le nouveau spectacle du KnAM s'intitule I'm Fine. Une façon d'exprimer son humeur que ne connait pas la langue russe, qui préfèrera l’impersonnel «Tout est en ordre» («vsjo v porjadke»). D’où est venu ce titre, et le besoin de dire «je»?

Tatiana Frolova : La phrase I’m fine peut se lire comme une image universelle, ce sont des mots que tout le monde peut comprendre.

En fait, ce slogan est apparu en Ukraine en 2023. Un an plus tard, il s’est matérialisé par une installation d’un collectif d’artistes ukrainien·nes au festival Burning Man, aux États-Unis.

Le collectif a fait une grande sculpture des mots «I’m fine», en récupérant des panneaux de signalisation ou des équipements collectifs ukrainiens qui avaient été esquintés par les combats, troués par les balles adverses.

Cela m’a semblé fort, symboliquement. Tout n’est pas heureux dans la vie d’un individu, mais pourquoi cette phrase, I’m fine, résonne-t-elle si fort pour nous? Je ne peux pas me l’expliquer.




On entre dans la cinquième année de la guerre. Qu’est-ce que cette durée fait aux gens?




Pour tout le monde, cette guerre en train de devenir un fait ordinaire. Le plus terrifiant, c’est que le mal commence à devenir quotidien, routinier. On s’y habitue, on repousse sa réalité...

En Russie, les gens oublient totalement la guerre. On s’indigne des coupures d’internet, de la restriction de Telegram, et en même temps on ne comprend pas pourquoi cela arrive.

Le rapport de cause à effet s’effondre, et la guerre devient comme l’arrière-fond normal de la vie. C’est une des choses terribles qu’elle fait aux individus.


Pour nous, qui vivons en France, c’est pareil, parce qu’il est très difficile de passer à côté de cette guerre. Tu vis tout le temps avec elle, mais en vivant de cette façon, tu commences lentement à tomber malade et à en mourir, parce que la psyché n’arrive pas à tenir.


Nous sommes tous·tes relié·es par des fils invisibles à la Russie, parce que c’est notre corps, nos rêves. La nuit quand nous rêvons, la Russie est toujours présente en nous.

En arrivant en France en 2022, je suis venue dans un nouveau lieu, mais mon corps est toujours là-bas. Voilà pourquoi la guerre est avec nous tous les jours, et qu’il n’est pas possible de s’en débarrasser.



Comment le spectacle rend-il sensible cette expérience de scission?

Dans le spectacle, on s’intéresse à ces petites choses de la vie quotidienne qui nous arrivent aujourd’hui. Comment le corps réagit à une autre vie? Est-il possible d’oublier le fait d’être russe? Le spectacle essaye d’explorer notre culpabilité.

En Russie, nos connaissances nous écrivent qu’elles ne peuvent éprouver aucune sentiment de culpabilité, parce que leur épuisement est trop profond. Il leur manque la force de se surélever.

Une femme par exemple m’a écrit : «je suis sous l’eau, comme tout au fond de l’eau. Le monde se trouve en haut, mais le plus important pour moi est de survivre là où je suis, à chaque instant.»

Notre spectacle est dédié aux petites actions et réalisations imperceptibles, pas forcément héroïques.



Vous accordez de l’importance à l’énergie, au potentiel énergétique qui circule entre acteur·ice·s et public. Dans cette période qui manque tant d’énergie pour changer les choses, comment la susciter à nouveau?

L’énergie, c’est une substance à la fois visible et invisible. Il faut l’amasser, la regrouper.

Avant le spectacle, on a un grand travail de soutien au sein du collectif - par exemple, on s’apporte des bonnes choses à manger. On fait ça pour que l’énergie dormante en nous remonte des ongles jusqu’au yeux, et qu’elle ruisselle des yeux!

Dans ces conditions, la voix peut se faire entendre même dans l’obscurité, elle peut transmettre la vibration de bulles de champagne qui pétillent. On peut tout construire à partir de cette substance.

Ce n’est qu’avec une telle énergie que l’on peut rassembler les fragments de vie ordinaire qui composent notre spectacle.


Comment assemblez vous des récits pour en faire un spectacle?


Tous les jours, je reçois des nouvelles de gens restés en Russie, qui témoignent de leur étonnement, de leur horreur. Dans ce spectacle, il y a aussi des voix de personnes incarcéré·es dans des prisons abominables, avec une peine pouvant aller jusqu’à 17 ans. Ce sont sont des gens ordinaires, mais qui sont contraints de survivre - c'est aussi ça «I'm fine». 

Nous travaillons toujours avec des voix issues de témoignages. Cette méthode donne un récit qui n’est pas comme une flèche, avec un héros et des péripéties qu’il s’agit de suivre en ligne droite. Nous, on ramène les choses comme si elles avaient été recueillies dans un sac, qui contient différentes voix, détails et histoires.

Par exemple, un récit est fait par Egor Frolov, le musicien de la troupe, et membre de la fondation anticorruption de Navalny. Il raconte comment, à son arrivée en France en 2022, il a commencé à perdre ses cheveux à cause du choc que ça lui a fait.

En tant que spectateur·ice, vous comprenez qu’il ne s’agit pas seulement d’une chute de cheveux, mais que c’est une histoire collective que vous composez avec les autres récits qui sortent de ce sac.

Je propose aux spectateur·ices de leur partager le contenu de ce sac, pour vivre ensemble ces moments.






Cette méthode permet une participation de l’imaginaire du public...

Oui, mais je ne peux pas non plus les obliger à la participation! C’est simplement une manière comme une autre de transmettre ces petites joies, ces petites victoires quotidiennes.

Par exemple, tu t’es levé·e le matin, et tu ne t’es pas laissé·e aller à végéter dans ton lit à cause de ta dépression : ce sont des petites choses qui font le quotidien de la vie d’émigré·e, qui disent la perte de ses racines.



Votre précédent spectacle, Nous ne sommes plus, avait des passages dits en français, au milieu de la langue russe. Est-ce toujours le cas avec I’m fine?

Oui, bien sûr. Et il y a d’autres langues, comme quand on montre l’extrait d’un film sur Andreï Tarkovski, qui est en suédois. Nous ne sommes pas les premières à être parti·es et à avoir perdu nos racines!

Tarkovski, Stravinski, de nombreuses personnes dont nous parlons ont été rejetées de leur pays et considérées comme indésirables. Dans ce spectacle, nous faisons un pont avec cette émigration.

Aujourd’hui, nous sommes à Lyon, et nous continuons de travailler - le théâtre c’est comme un moyen de rassembler cette réalité, ne pas se disperser, et survivre.

Quand tu donnes un sens à ton existence, tu peux continuer à vivre. Mais quand tu n’en vois pas le sens, alors c’est extrêmement compliqué. Les gens cherchent ce sens, s’y accrochent… Et le sens, pour nous, c’est le théâtre.


Pourriez-vous parler de votre rapport à la mémoire, qui est central pour le KnAM?

En mourant, les gens emportent leur histoire, et il devient impossible de rapporter leur témoignage. Il faut absolument sauver la parole tant que la mémoire travaille.

Alzheimer fait de l’être humain un petit oiseau. Mais cette maladie peut atteindre aussi la société.

Quand on a fait un de nos spectacles, Je suis, la mère d’une actrice souffrait d’Alzheimer. L’actrice regardait l’évolution de cette maladie, essayait de comprendre ce qui se passait.

Et dans ce spectacle, nous parlions de l’Histoire - cette Histoire sur laquelle, en tant que russes, nous ne sommes pas revenus. L’époque stalinienne, nous ne l’avons pas sondée, en tant que société.

Alors, Staline revit aujourd’hui, il est à nouveau notre héros - et Poutine, grâce à cela, se maintient dans l’ombre, à côté de lui... Ayant Staline comme héros, nous passons depuis longtemps à côté du fait que Poutine est un tyran.


Quel regard portez-vous sur le milieu de la culture russe, depuis 2022?

Beaucoup de directeur·trices de théâtre, grand·es réalisateur·ices, chanteur·euses, avant la guerre, auraient pu dire quelque chose. Mais tout le monde chantait des petits détails : «je t’aime, mais toi tu ne m’aimes pas», «on va jouer Tchékhov pour toujours», «on va parler de thèmes métaphysiques»...

C’est seulement au moment où a commencé la guerre que ces gens se sont réveillés. Dans nos spectacles en 2007, nous essayions déjà de parler de ce qui était en train de se passer.

L’artiste, c’est une alarme anti-incendie pour toute la société. Alors, même si je suis faible et que je ne peux pas donner de ma propre force, je peux quand même crier quand on essaie de détruire nos fondements communs. Il faut crier.

Mais parmi les grands noms de Moscou et de Saint-Petersbourg, presque personne ne parle du fait qu’un véritable régime fasciste s’est installé.


Kirill Serebrennikov continue d’affirmer que le plus important, pour lui, c’est la «beauté». Mais quelle valeur a cette beauté si pour la montrer, tu reçois l’argent de criminels?






Utilisez-vous toujours la vidéo, comme dans vos précédentes œuvres?


Oui bien sûr! L’histoire de notre théâtre, c’est d’être un théâtre minimaliste, dans le bon sens du terme. La vidéo joue un rôle de partenaire, dans nos spectacles. Elle se trouve au même niveau que les acteur·ices - comme le son, comme la lumière.


Votre théâtre a la faculté étonnante de s’emparer de médiums très différents. Dans certains spectacles, vous avez utilisé l’odorat.

Oui, on a utilisé le sens de l’odorat pour la première fois en 2006 avec Endroit sec et sans eau (Сухобезводно).

Dans ce spectacle, on a utilisé l’odeur du pain. On amenait du pain au public, on le découpait et les gens se servaient. À ce moment, la salle se remplissait d’une odeur de pain tout juste sorti du four!

Une femme m’avait dit, après le spectacle, qu’il lui était normalement interdit de manger du pain mais qu’au moment où on en lui a proposé, elle s’est retrouvée comme en état de transe, et en a mangé...

La deuxième fois, c’était en 2009 pour un spectacle sur les carnets de Kafka. À la fin, on mettait le feu au bureau de Kafka. On ramenait des réservoirs avec de l’essence, qu’on versait sur cette table qui commençait à brûler, et la salle s’imprégnait d’une odeur d’essence!

Bien sûr, c’était de l’eau et on a utilisé un parfum d’essence, mais une spectatrice est montée sur scène et a essayé d’éteindre le feu!


Et la lumière?

Dans notre spectacle précédent, Nous ne sommes plus, nous cherchions toujours la lumière.

À l’époque, j’avais appris que les photons, dans l’obscurité, subsistent en se mouvant, mais une fois que la lumière décroit, c’est l’obscurité qui s’empare des photons.

Comme la lumière, l'obscurité a une vitesse, et c’est pourquoi l’artiste doit toujours produire de la lumière.


Propos recueillis par Antonin Ivanidzé


I'm Fine

Les 19 et 20 mars 2026 à L'Usine à Gaz, Nyon

Compagnie KnAM Théâtre

Avec Dmitrii Bocharov, Irina Chernousova, Vladimir Dmitriev, Egor Frolov, Bleue Isambard, Liudmila Smirnova



Informations, réservations:
https://usineagaz.ch/event/im-fine/



* Timofeï Sergueïtsev, idéologue proche du pouvoir russe, a publié le 3 avril 2022 sur Ria Novosti l'article «Ce que la Russie devrait faire de l'Ukraine», un manifeste appelant à la «dé-ukrainisation» des territoires de la «Petite-Russie».

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