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Voyage au delà de la violence

Publié le 06.03.2026

Du 12 mars au 1er avril, Le Poche présente une nouvelle production contemporaine, La Grande Ourse (2019), un texte de Penda Diouf à découvrir dans une mise en scène de Evelyne Castellino.

Le personnage central est une mère, une maman dont on ne connaît pas le nom. Suite à un incident, victime racisée d’une violence grotesque, elle va connaître une nouvelle naissance, une métamorphose, et se découvrir une force dont elle ignorait jusqu’à l’existence.

Dans les histoires de super héros et de super héroïnes, le super-pouvoir que découvre son dépositaire, va lui permettre d’affronter les affreux. Dans La Grande Ourse, la métamorphose aura des implications bien plus radicale, bien plus essentielle.

Et selon Evelyne Castellino, rencontrée en plein travail de création, à un mois de la première, le défi s’avérait aussi super.

Entretien



L’histoire de La Grande Ourse fait référence à une légende grecque.

Eveylyne Castelino: La légende, c'est Zeus qui tombe amoureux d'une nymphe, Callisto et lui fait un enfant. Pour les protéger de sa femme, Héra très jalouse, il les exfiltre dans les cieux, parmi les étoiles, hors d’atteinte. formant ainsi les constellations de la Grande et de la Petite Ourse. 



Plus terre à terre, le texte place une famille aimante dans une société peu sympathique. Surveiller et punir, jusqu’à l’absurde.

Il y a quelque chose de dramatique dans ce texte. En tant que metteure en scène, j’ai tenté de trouver une lumière et de l’humour. Il y a certes l'amour entre le père et la mère, leur amour pour leur enfant…

… Mais leur histoire ne dure pas. Car très vite, un abus de pouvoir va faire basculer leur vie et nous propulse sur le terrain d’une dystopie – dans un monde qui ressemble pas mal au nôtre, ou qui pourrait être le nôtre dans peu de temps.

Le basculement se produit sur un événement minuscule. Sa brusquerie contribue au choc. L’histoire oblique vers 1984 pour la violence, vers Brazil pour le grotesque.


C’est l’irruption de la dystopie. Le spectateur est confronté à cet abus de pouvoir, à ce racisme incarné par un policier lors de l’interrogatoire de la mère.






Le déroulé de l’interrogatoire est absurde, mais aussi très logique. Est-il possible de le rapprocher des exercices de rhétorique que vous avez expérimenté dans Un discours, un discours, un discours, créé en 2019 à La Parfumerie?

Oui, nous avions alors écrit un mode d'emploi d'un discours fasciste! C'est quelque chose qui m’a aussi frappé à la lecture de Penda Diouf.

Mais dans cette mise en scène, je suis surtout confrontée à un texte extrêmement complexe.

Pourquoi?

Parce que nous sommes en même temps dans le vécu hyper-réaliste de la famille, face à la police et à la justice. Et puis après, nous partons complètement ailleurs, aux confins du rêve, de l'inconscient, à la recherche de la nature profonde de l’individu.

C’était le défi de cette création, trouver un langage commun, un traitement qui pourra glisser du réalisme à l’onirisme.

Votre solution?

Pour l'instant, nous travaillons sur la partie réaliste du récit. Je crois n’avoir jamais été aussi loin dans le réalisme que dans ce spectacle.

Pour la suite, je cherche encore des solutions pour évoquer la mutation du personnage de la mère, et cette force qui va se révéler en elle.
Je veux éviter de partir dans la direction du chamanisme, et privilégier une esthétique et une dynamique plus onirique.

Selon moi le personnage de la mère peut aussi être un symbole de la nature. Une nature que nous sommes - nous, humanité - en train de massacrer comme la police et la justice malmènent cette femme. Mais il faut vraiment installer le spectacle dans le réalisme. Avant d’opérer la bascule, qui nécessitera d’autres moyens.





Comment expliquer, puis convoquer l’onirisme?

D’abord comme une issue. La mère est mise en cellule, puis assignée à résidence. En réaction, elle va plonger en elle, et la possibilité d’échappée va l’amener à faire un choix très difficile.



Même si le texte la mentionne, je n’ai pas envie de représenter une ourse. Il y a d’autres moyens de faire vivre ce passage vers un ailleurs aux confins du rêve et l’inconscient.

Le personnage du griot qui n’est pas représenté comme une incarnation de sagesse et le bon sens.

Oui, II explique qu’il a voulu venir avec les autres, les accompagner dans ce qui s’apparente alors, sans être mentionné, comme un exil. Mais qu’il s’est fourvoyé, qu’il a été trompé par la société de l’Occident, et qu’au lieu de protéger, d’aider ses frères et sœurs, il amène le malheur. Cela contribue à faire de cette histoire, un vrai conte. C'est un beau personnage à creuser.

Dans la création* du spectacle par le metteur en scène Antony Thibault, auquel a contribué Penda Diouf, le griot a l’apparence d’un vrai griot, traditionnel. J’ai fait un autre choix, en créant un griot jeune, ce qui me semble cohérent par rapport à la représentation de ce personnage déraciné.

Dans notre spectacle, il aura aussi un ami musicien, avec qui il sera en confiance et en connivence. Par contre, j’ai conservé le principe d’un couple mixte, avec une mère d’origine africaine et un père blanc.

Avez-vous vu la production d’Antony Thibault?

J’en ai vu un extrait, un teaser. Et l’année dernière, j’ai rencontré Penda Diouf, et j’ai pu lui faire part de mes options de mise en scène.

A un mois de la première. Comment décririez-vous le processus de création?


Comme le personnage principal, notre spectacle se métamorphose!

Un des éléments qui complique et rend la création intéressante, ce sont les apparitions ponctuelles d’un certain nombre de personnages qui n’ont pas de liens avec les personnages principaux mais que j’ai trouvé très intéressants - un médecin, un vieil homme, une jeune femme, qui ont en commun d’avoir été victimes de harcèlement, un thème central du spectacle, harcèlement représenté par « les mauvaises langues ».

Personnages importants de cette pièce. Nous cherchons des solutions avec les comédiennes et les comédiens!

Mais nous allons surtout suivre notre personnage de mère, qui est clairement le fil rouge de l’histoire. Au début, c’est un personnage aimant, puis écrasé par une situation. Mais on va réaliser que le personnage - et la comédienne - a une force incroyable.

Propos recueillis par Vincent Borcard


La Grande Ourse
Du 12 mars au 1er avril 2026 au Théâtre Le Poche, Genève

Penda Diouf, texte - Evelyne Castelino, mise en scène

Avec Amélie Chérubin Soulières, Antoine Courvoisier, Uchenna Kessi, Serge Martin, Julien Tsongas, Sara Uslu, Matthieu Wenger




Informations, réservations:
https://lepoche.ch/spectacle/la-grande-ourse


*Création en septembre 2024 au Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale d’Aubusson (Creuse)



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