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Une «poupée» émancipée

Publié le 18.04.2023

Pièce phare du répertoire théâtral européen, Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen est à découvrir du 25 avril au 14 mai au Théâtre de Carouge. La metteure en scène Anne Schwaller, qui présidera aux destinées artistiques du Théâtre des Osses à Givisiez dès l’été prochain, donne sa lecture émancipatrice de l’œuvre ici resserrée sur l’essentiel.

Elle fait ainsi la part belle aux gestes et à l’inconscient du parcours de l’héroïne, Nora dont le caractère marie sensibilité et absolu. Sa maison de poupée effondrée, elle bouscule la morale de son temps chez un auteur se déclarant prompt à «s’efforcer de dépeindre la nature humaine». Les propos échangés ne sont que la pointe émergée de correspondances secrètes, silences et non-dits dans cette œuvre à l’atmosphère tchekhovienne.

«Pour progresser, la femme doit aussi triompher de la femme qui est en elle», écrit Alberto Savinio dans sa Vie d’Henrik Ibsen. Ce n’est sans doute qu’en partie vrai pour Nora souhaitant rompre avec les rôles convenus et soumis au masculin que la société impose aux femmes. «J’ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi», lâche-t-elle aussi en comédienne à son mari. Nora se lève donc et elle se barre.

Pour redécouvrir le sens et les possibles d’une vie. La vision développée sur la scène du Théâtre de Carouge souhaite aussi associer les hommes à ce mouvement libératoire. Rencontre avec Anne Schwaller.



Quels sont les éléments qui vous ont attirés dans cette pièce?

Anne Schwaller: Le texte d’Une Maison de poupée m’accompagne depuis les débuts de mes études théâtrales. C’est la première fois qu’un auteur classique donne un rôle principal de cette envergure à un personnage féminin. À la vingtaine, les enjeux de la pièce me paraissaient encore quelque peu éloignés de ma réalité.

Ayant eu fraîchement quarante ans et pour ce retour au Théâtre de Carouge, après ma création de Léonce et Lena de Georg Büchner (2012), j’avais envie d’aborder un texte essentiel au sein de mon parcours théâtral et de vie. Il me semble aussi important de porter cette pièce à la scène aujourd’hui tant elle agite des aspirations à la liberté et d’accomplissement de soi en rupture avec un carcan d’obligations et de conventions. J’ai souhaité la prolonger notamment par des moments d’intimité et d’immobilité silencieuse consacrés à la figure de Nora.



C’est-à-dire...

À mes yeux, les silences parlent autant que les paroles au théâtre. C’est une approche que j’ai, pour partie, héritée du travail avec Claude Régy. Cette séquence muette a pour fonction de donner un accès inattendu à Nora, tant on s’attend à la découvrir «petite alouette» comme elle est qualifiée par son époux.

Ce dernier, Torvald Helmer, sera également présent seul au plateau au fil d’une autre scène muette. Ce que le public voit alors n’est plus de l’ordre du jeu ou du comportement mais participe du fait que ce sont deux êtres humains. Ibsen confiait ainsi que s’il écrivait des pièces, c’était avec des personnages qui étaient ses amis. Et que jamais il ne les décevrait. Si le public du Théâtre de Carouge perçoit que le mari de Nora est lui aussi un être qui souffre et doit se remettre en question, alors mon objectif sera atteint.

Depuis 1879, date de création du drame en trois actes, le personnage de Nora a inspiré de multiples créatrices et créateurs...

À mes yeux, Nora Hemler est d’abord une femme qui ne se tait pas. Au contraire, elle consacre les vingt dernières minutes de l’œuvre à expliquer à son mari les raisons qui légitiment son départ. Elle va ainsi d’abord retracer toute l’histoire que la pièce traverse sur une période de trois jours lors des festivités de Noël. Mais aussi leurs huit années de mariage. Et cette parole change la donne.

C’est un personnage d’autant plus extraordinaire que l’auteur s’inspire d’une personne ayant réellement existé au sein d’un couple d’amis des Ibsen. Comme dans la pièce, la femme de ce couple obtient un prêt en argent destiné à soigner son mari dans la vraie vie. L’histoire avérée se termine mal, voyant l’épouse internée. Or au cours de la rédaction de sa pièce, le dramaturge norvégien décide d’offrir un autre destin à son personnage principal.





Nora est-elle un fer de lance de la lutte féministe?

Je n’en suis absolument pas convaincue. Le destin de Nora est unique à part entière. Celui d’une femme décidant de changer les choses, de rompre avec tout ce que la société a fait d’elle. Et tout ce qui est attendu d’elle dans tous les carcans sociaux entourant les femmes. Que ce soit à l’époque d’Ibsen ou dans notre société.

Elle décide alors de «devenir un être humain», selon les propres mots du dramaturge. Cette question de l’essentialité de l’être est portée dans la pièce par cette femme, épouse, mère décidant de tout quitter pour devenir elle-même. Je crois que l’on touche là à un sujet bien plus universel que la libération d’une jeune femme. Soit cette question toujours actuelle de devenir qui l’on est. Mais aussi de se poser la question de nos milieux socio-culturels. À mon sens, personne ne peut passer à côté de cette interrogation encore de nos jours.

Comment avez-vous souhaité aborder Nora?

Avant de penser le personnage de Nora incarné par Marie Fontannaz, j’ai songé aux générations. Il y a plusieurs protagonistes principaux qui gravitent autour de l’héroïne: la gouvernante (Véronique Mermoud), le docteur Rank (Jean-Pierre Gos) ainsi que deux personnages au mi-temps de leur vie, l’avocat Krogstadt (Yves Jenny) et Christine Linde (Marie Druc). Enfin au centre, le couple Helmer formé de Nora et son mari avocat.

Nous avons ainsi trois générations et autant de points de vue sur la relation à l’autre, au couple et aux enfants. Chacun des personnages amène son point de rupture et une mise en perspective des enjeux de Nora.

Elle a plusieurs visages...

Oui. Dans les deux premiers actes, elle ne se révèle pas une figure féministe, étant entièrement volontaire dans son rôle de femme et d’épouse. Ses efforts pour se libérer de la situation atroce d’un chantage dans lequel elle vit, elle le fera au nom de la défense de son foyer, de son époux et de son rôle de père pensant à ses enfants.

Nora Helmer est ainsi fortement centrée dans le rôle de mère et d’épouse qu’Ibsen lui assigne. Elle ne parvient pas à se sortir de la situation impossible qu’elle éprouve, songeant, un temps, au suicide et attendant aide et soutien de son mari. Lors de la révélation que lui fait Nora sur sa situation intime et sociale, la réaction Torvald se révèle tellement en-deçà des espoirs de la jeune femme, qu’elle décide de ne compter que sur elle-même pour devenir qui elle est.





Et la satire d’une société basée sur l’argent et la propriété à travers le couple?

À ce titre, Nora Helmer et son époux sont bien les marionnettes d’un système patrimonial. Au côté de Julien George qui interprète le mari de Nora, Torvald Helmer, un banquier fraîchement promu, nous avons travaillé d’arrache-pied pour donner à son personnage, dimension émotionnelle sensibilité et point de perdition. N’est-il pas lui aussi objet du patriarcat?

Sur la scénographie...

Dans mon parcours créatif, l’image est essentielle, mon père étant artiste peintre*. Je travaille ainsi beaucoup à l’écoute, parfois en fermant les yeux. Ceci dans dessein de trouver un rythme où les phrases sont dites, se répondent et se perdent l’une l’autre. Le travail du rythme à ces endroits pour transmettre les émotions, se révèle primordial.

Les frères Guillaume** proposent une scénographie radicale par son abstraction. Elle voit les comédiennes et comédiens évoluer sur un plancher flottant donnant l’illusion de ne reposer sur rien. De couleur plâtre grège, il a une forme carrée et est doté d’une perspective transformée. Sur sa surface sont posés des meubles faisant ainsi références au salon bourgeois dépeint par Ibsen dans ses didascalies. Mais ce mobilier est peint dans la même teinte que le sol. On a alors moins un salon naturaliste que l’idée d’une chaise et d’une table. C’est un environnement qui reproduit certains codes tout en les tirant vers l’abstraction.

Il y a aussi des projections...

Six grands panneaux mobiles sont recouverts de tulle holographique. Réalisateurs de films d’animation, les frères Guillaume ont imaginé des vidéos promptes à faire exister cet intérieur. Les personnages évoluent au cœur d’un décor n’ayant ni portes ni logique. Cette scénographie représente ce qui habite Nora en son espace intérieur.

Autour de l’héroïne, les protagonistes du drame entrent et sortent selon une logique progressivement déconstruite au fil des trois actes. Quant à elles, les projections des frères Guillaume évoluent au fil d’un stop-motion ***.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Une Maison de Poupée
Du 25 avril au 14 mai au Théâtre de Carouge

Henrik Ibsen, texte - Anne Schwaller, mise en scène
Avec Marie Druc, Marie Fontannaz, Julien George, Jean-Pierre Gos, Yves Jenny, Véronique Mermoud, et deux enfants

Informations, réservations:
https://theatredecarouge.ch/spectacle/une-maison-de-poupee/


* Jean Marc Schwaller, peintre fribourgeois né en 1949. Il a entre autres réalisé les décors de Carmen, Le Mariage secret et Don Giovanni pour l’Opéra de Fribourg, ndr.

** Les réalisateurs fribourgeois Sam et Fred Guillaume ont notamment signé un opus entre film d’animation et documentaire, Sur le pont (2022) - Dans des unités de soins palliatifs, sont recueillies les paroles d’êtres au terme de leur vie en Suisse romande, ndr.

*** Le stop-motion donne l’illusion de découvrir notamment des objets inanimés qui se meuvent sur des rythmes variables, du saccadé comme image par image au fluide, ndr.

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